Thomas est en L2 (deuxième année de licence) en IAE (Institut d’administration des entreprises). Il a renoncé à son année, persuadé qu’il n’y arrivera pas. Jusque-là, il a réussi son parcours scolaire avec facilité. Le travail seul à la maison ne lui convient pas, les cours en présentiel sont pour lui essentiels. Alors, il préfère chercher du travail et reprendre les études l’an prochain. Pour le moment, il livre douze heures par semaine des pizzas, un job « de survie » censé financer ses sorties, ses déplacements et la pratique du basket. Mais les sorties et le basket ne sont plus d’actualité et l’emploi de survie devient le principal de sa vie.

Léa est étudiante en L1 Histoire de l’Art à Paris. Lorsque le tout distanciel a été confirmé, elle est retournée vivre chez ses parents plutôt que de rester enfermée seule dans son petit studio. Elle n’a guère eu le temps d’apprécier les visites de musées, pour voir en vrai les œuvres étudiées en cours. Elle rêvait d’une immersion dans l’art, elle est désormais confrontée toute la journée à son écran. Elle avait conquis un bout d’indépendance pour commencer à construire sa vie d’adulte. « Je ne suis pas censée être là » se dit-elle. Mais elle aime ce qu’elle apprend, s’accroche et travaille d’arrache-pied. S’accrocher signifie être de longue devant son écran, regarder des visioconférences, guetter les mails pour connaître les horaires, les modalités des prochains cours et faire son travail personnel.

Lauriane, étudiante en Master sur les métiers du livre et la médiation numérique constate que « des profs ont lâché, certains envoient des PDF juste avant les partiels ». Elle vit des « moments de ras-le-bol quand on ne sait pas si on a cours le lendemain ».

Une vie en Zoom

La vie étudiante, c’est une vie en zoom avec sur l’écran une mosaïque de visages, y compris le sien. Léa exprime les aléas de la visio : « On n’est pas tous très à l’aise. La participation est faible. Ça fait de la peine pour le prof. Les cours sont parfois coupés car les enseignants ont des soucis de connexion. Et puis se voir soi-même, c’est perturbant. »

Allumer ou pas la caméra ? Allumer ou non l’ordinateur ? Thomas le dit clairement : « On allume l’ordinateur pour les cours mais on ne suit pas toujours, on fait semblant. » Hugo, en L2 sciences politiques, souligne la densité des journées où s’enchaînent des cours de trois heures, jusqu’à trois dans un même jour. Pendant les cours, il faut prendre des notes, se concentrer. Et lorsque l’écran s’éteint, les migraines guettent. La semaine s’écoule dans une certaine monotonie : « On parle en face de l’ordinateur sans échange à la fin du cours, et on attend le prochain. On fait tout le temps la même chose, toute la journée devant l’ordinateur », explique Léa.

Sur l’écran, les noms et les visages ne sont pas tous familiers, le confinement n’a pas laissé le temps aux L1 et aux L2 de faire connaissance. Au fil du temps, les effectifs s’étiolent, et les étudiants se sentent impuissants. Thomas s’inquiète surtout pour des copains, un étudiant mexicain enfermé toute la journée dans son petit studio loin de sa famille et de son pays, ou d’autres qui sont plus âgés et pour qui une année entre parenthèse retarde d’autant l’accès au métier souhaité. « Pour les gens qui ont commencé l’année dans de mauvaises conditions, c’est difficile de sortir la tête de l’eau ».

« Moi ça va, je vis dans un bon cadre. Mais c’est difficile de ne pas avoir d’étudiants à côté de soi, de ne pas pouvoir s’entraider au niveau scolaire », explique Hugo. C’est différent en Master. L’effectif de la promotion de Lauriane est de dix-huit. Les étudiants se connaissent bien, remontent le moral de ceux qui flanchent et font beaucoup de travaux de groupe.

Mais la distance là aussi complique les choses en gommant tous les moments informels qui créent les liens, la complicité et aplanissent les problèmes. « Pour bien se comprendre, on se sent obligés de multiplier les réunions en visio juste pour faire le point, avec l’impression de perdre du temps au lieu d’avancer sur le projet. » Hugo regrette les débats improvisés à l’issue des cours, quand les échanges permettaient de s’ouvrir à d’autres visions. L’absence de lien social, hors cadre familial, pèse sur leur moral. Et le couvre-feu ajoute à la solitude, en coupant toute possibilité de s’aérer l’esprit en fin de journée. « Des amis sont au bord du burn out. On a beaucoup de travail maison à remettre. C’est compliqué de trouver une heure dans la journée pour souffler. La charge de travail, les profs ne se rendent pas compte », raconte Léa.

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S’adapter

Yuna est apprentie en mention complémentaire coiffure, une formation qu’elle a choisie après avoir tenté la fac et une école de codage informatique. L’an passé, elle a préparé son CAP déjà dans une situation particulière, avec un confinement en mars qui l’a empêchée de travailler la technique. Elle espérait rattraper son retard sur ce plan avec la mention complémentaire. « Mais en fait, mon ressenti, c’est de revivre une deuxième année de CAP, avec des confinements qui se succèdent même si j’avance dans mon apprentissage. »

Thomas raconte une évaluation de pratique de la langue anglaise effectuée via un questionnaire à choix multiples et totalement dénuée de sens. Lauriane a choisi son Master car il proposait des applications pratiques propices à une insertion professionnelle rapide. La distance limite l’accès à certains outils professionnels. Elle constate toutefois qu’elle a beaucoup changé sa façon de réviser, qu’elle a acquis de l’autonomie et musclé ses méthodes de travail.

Julie suit un master de sciences de l’éducation. Après avoir vécu un parcours post-lycée sinueux, où elle a tenté différentes formations qui l’ont toutes déçue, elle a enfin trouvé le cursus qui lui plaisait l’an passé lorsqu’elle a intégré une L3 en sciences de l’éducation à Nantes. Elle vit bien l’enseignement à distance, l’apprécie même, car il lui évite des déplacements. Elle se destine à être doctorante, la recherche est souvent synonyme d’apprentissage en solitaire, elle se prépare.

Yuna suit ses cours en présentiel. Elle apprécie l’adaptation de ses enseignants pour faciliter un éventuel retour en distanciel. « Le point positif au CFA, c’est qu’on a des professeurs accessibles qui ont essayé de mettre au point des groupes de suivi via Internet. Actuellement, ils essaient de prévoir “au cas où” et donc, à chaque fois qu’on passe au CFA, on a des évaluations et des notes. Pour éviter ce qui s’est passé l’an dernier et faire “au jugé”. »

Accompagner

Du côté des universités, des initiatives d’accompagnement sont mises en place. Certaines mettent à disposition des ordinateurs ou délivrent des aides sociales. Lauriane va bénéficier du tutorat d’un M2 pour la recherche de stage.

Julie fait du tutorat pour les L1 en sciences de l’éducation. Elle met ainsi en pratique les méthodes pédagogiques qu’elle étudie. Les étudiants viennent quand ils veulent sur la base du volontariat. Elle évite le côté trop magistral et privilégie la construction de documents communs à partir de ce qu’ils ont vu en cours et ce qu’ils ont retenu. Elle complète éventuellement avec un document ou une vidéo : « Je voulais éviter de parler dans le vide, dans le noir. »

Le tutorat a commencé lors du premier confinement avec trois tutrices. À l’orée du second semestre, le nombre de participants a baissé et Julie est désormais seule à assurer le tutorat. « Les plus en difficulté ne viennent pas car ils sont en situation de décrochage. D’autres ont l’impression que seuls ceux qui n’ont pas compris le cours sont concernés. » Les présents apprécient pourtant ces temps d’échange et de travaux collectifs pour approfondir les notions vues en cours.

Et l’avenir ?

Ils s’inquiètent de la valeur future de leurs diplômes. Yuna : « L’angoisse c’est de ne pas avoir d’examen, comme en CAP où il n’y a pas eu de jury de pratique, juste des notes sur de la théorie et l’avis du patron au salon. Ça donne l’impression d’avoir un diplôme au rabais, sans savoir si on a vraiment le niveau pour l’avoir, même si les profs nous affirment le contraire. »

Ils se préoccupent de la sélection pour l’an prochain, lorsque les redoublants de L1, ceux qui ont décroché ou ont échoué, grossiront le flux des néo-bacheliers. Romain, en DUT (diplôme universitaire de technologie) métiers du multimédia et de l’Internet, voit ses projets reportés voire compromis par la densité des journées de cours, le nombre de devoirs à rendre. « Depuis le collège j’ai pour objectif de passer les concours de pilote militaire. Le temps de les préparer, je me suis donc engagé dans une formation qui me convient et dans laquelle je m’investis. Les conditions actuelles n’ont en aucun cas favorisé ce projet. Je ne trouve plus le temps de préparer mes concours ce qui repousse chaque jour mon inscription aux sélections de l’armée. »

Ils s’interrogent sur un possible retour à la fac et sur les conditions de ce retour, de cette absence de perspective qui mine petit à petit. « Même les petits projets, on se dit que cela n’arrivera jamais », dit Léa. Ils sont inquiets de l’état psychologique de toute une génération, de savoir des jeunes aller à la Banque alimentaire, dépourvus de moyens financiers, isolés. Ils perdent le sens de ces restrictions que l’on impose.

Parmi les amis de Thomas, c’est un sentiment d’injustice et d’incompréhension qui domine. Pourquoi les étudiants en BTS (Brevet de technicien supérieur, préparé en lycée) peuvent aller en cours et pas les autres étudiants ? Pourquoi les adultes vont travailler, les enfants vont à l’école, alors que la vie pour eux semble s’être arrêtée ? « C’est dur pour tout le monde. C’est dur pour les jeunes. Nous avons beaucoup de restrictions pour un virus qui ne nous fait pas peur, beaucoup de contraintes pour des gens que l’on ne fréquente pas. » Alors, lorsqu’il croise des personnes âgées qui se promènent sans masque, quand il voit des adultes qui ne respectent pas les gestes barrières, il craint que tout cela soit sans fin.

Ils aimeraient que l’on regarde en face ce qu’ils vivent, que l’on parle d’eux, que l’avenir s’ouvre un peu pour ne plus avoir l’impression d’être une génération sacrifiée.

Monique Royer