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Françoise Combes : « Il faut créer une passion pour la science »

En fait, j’ai eu un parcours scolaire mouvementé, mon père étant militaire, j’ai ainsi été scolarisée en Nouvelle-Calédonie, en Allemagne, en Algérie… À Nouméa, j’étais beaucoup en contact avec la nature, et les sciences naturelles me plaisaient beaucoup. Je ne me souviens plus très bien de mon rapport aux sciences, mais j’étais fascinée par les découvertes. Je n’avais pourtant aucune idée ce que pouvait être la recherche scientifique. Je ne peux pas dire que j’ai eu la « vocation » pour les sciences. Le déclic pour l’astrophysique s’est produit plus tard, à l’École normale supérieure, quand il a fallu choisir un sujet de thèse. J’ai compris alors qu’il était possible de faire des calculs passionnants sur la cosmologie, le big bang, etc. Ceci dit, dans un lycée de Paris, j’ai passé une année en cours de physique avec un professeur qui nous faisait faire beaucoup d’expériences, ce qui m’a beaucoup stimulée.
Oui, s’il y a eu progression, maintenant il s’agit plutôt d’une certaine stagnation. Les enseignants des écoles sont plutôt des littéraires et ils ont parfois peur d’être incompétents ou n’ont pas trop envie de diffuser la science auprès des élèves. Il faut leur donner des ressources, des exemples pour les inciter à expérimenter et rendre la science plus ludique. Elle est trop souvent ennuyeuse alors qu’il faut créer une passion pour la science. C’est ce que veut faire La main à la pâte.
Oui, c’est un secteur qui attire toujours. Il y a plus de 50 000 inscrits dans les sociétés d’astronomes amateurs (et beaucoup plus si on prend les non-inscrits). Les conférences grand public rassemblent des personnes de tous les âges, dont certaines qui posent des questions d’un niveau déjà élevé parce qu’elles ont une pratique d’observation et des connaissances.
Certainement. En général, les chercheurs sont très concentrés dans leur spécialité. Mais il est possible d’élargir davantage les champs aujourd’hui. Ainsi, nous sommes en train de construire une académie des jeunes, à l’instar de quatre-vingt pays qui en possèdent déjà une. Il s’agit de jeunes qui débutent leur carrière de chercheurs et qui seront des ambassadeurs des sciences. Ils sont aussi en contact avec des jeunes de tous pays, et échangent avec des chercheurs de toutes disciplines.
À une époque, on recommandait aux chercheurs de se centrer sur leur activité de recherche et de ne pas perdre de temps à diffuser le savoir au grand public.
En effet, aujourd’hui, la diffusion fait partie des projets de recherche et de leur évaluation. Pour toute demande de crédit pour un projet scientifique, il est demandé dans un paragraphe ce qui est envisagé pour diffuser et vulgariser la science. Cet aspect de l’activité est apprécié et encouragé dans tous les organismes qui financent la recherche. Et aujourd’hui, c’est si important, à l’heure où la science est dévalorisée, et pas seulement aux États-Unis. Je ne sais pas s’il faut croire les sondages, mais il semble par exemple qu’il existe une part non négligeable de gens qui peuvent croire que la Terre est plate.
Nous sommes très actifs sur ce terrain, par exemple en organisant des conférences, en établissant des rapports sur des sujets comme les OGM, les enfants et les écrans, l’espace, l’énergie, avec une volonté de faire émerger les faits scientifiques, en ayant aussi recours à des experts.
Nous avons également une action en direction des politiques, notamment les ministres concernés, ce qui est pour le moins difficile vu la rotation rapide au gouvernement, et auprès des parlementaires – même si ceux-ci sont peu nombreux à avoir une culture scientifique – au sein de l’Office parlementaire pour les sciences et les techniques. Nous essayons de les mettre au courant des progrès scientifiques récents, par exemple les travaux sur l’ordinateur quantique ou l’hydrogène. En espérant qu’ensuite ils pourront propager ces idées auprès du Parlement. L’Académie a aussi insisté pour recréer un Conseil présidentiel de la science alors qu’il n’existait plus depuis la présidence Giscard ! Il se réunit tous les mois, pour faire des recommandations au Président de la République en particulier.
Il existe des stéréotypes persistants. Cela commence très tôt et il faut citer l’étude menée sur plus d’un million d’élèves de CP concernant les réussites en maths, par une équipe autour de Pauline Martinot1. Elle montre que les écarts entre filles et garçons se creusent dès les premiers mois de CP. Il semble que la manière d’interroger les garçons et les filles ne soit pas la même, avec des aprioris sur les capacités de chaque genre. Or, l’année du confinement, en enseignement à distance, les filles ne subissaient pas cette sous-estimation et réussissaient mieux aux tests.
Il y a vraiment un effort à faire. Et parfois les stéréotypes évoluent rapidement, comme par exemple dans l’informatique. La présence des femmes a reculé dès l’apparition des ordinateurs personnels. Aujourd’hui, la fraction de femmes y est moindre qu’en physique par exemple. Il existe aussi un recul dans les grandes écoles de la présence des filles. Notons cependant que dans ces grandes écoles, il y a plus globalement une désaffection des orientations scientifiques, peut-être parce que l’image des sciences aujourd’hui peut être négative (considérée comme responsable des maux de la planète) alors même qu’elles sont plus que jamais nécessaires pour ce qui regarde la santé ou les progrès économiques.
Mais j’ai vu aussi beaucoup d’écoles où les jeunes travaillaient avec enthousiasme et intelligence autour des sciences. Et pour ce qui concerne la promotion des femmes, il y en a de plus en plus dans la direction d’institutions scientifiques. À l’Académie des sciences, sur dix-huit nouveaux postes en 2024, nous avons élu dix femmes. Moi qui suis la deuxième femme à être présidente de cette institution, j’aurai aussi une femme pour me succéder. C’est important pour les jeunes filles d’avoir des modèles de référence.
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