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Enseigner en classe inversée

Marie Soulié, ESF Sciences humaines, 2022

L’autrice, enseignante de français en collège dans l’académie de Bordeaux, est bien connue de ceux qui se lancent dans l’aventure de la « classe inversée ». Son ouvrage, dont le sous-titre est Mon compagnon quotidien pour faire cours autrement, se présente comme une sorte de boite à outils, car on y retrouve des liens, des photos, des QR codes qui illustrent son propos et aident le lecteur à comprendre comment fonctionne cette manière d’enseigner innovante et pourquoi elle peut avoir des effets bénéfiques.

Ce qui m’a frappée à la lecture de ce livre, c’est que l’autrice ne propose pas un manuel, mais un récit. Il y a une chronologie, un rythme qui résultent probablement de ses recherches pour réaliser des capsules efficaces, suscitant chez l’élève l’envie d’en savoir plus.

On prend du plaisir à rentrer dans la pédagogie de cette collègue, on en dévore le contenu, on y ressent la générosité, l’envie de partager son expérience. Pourquoi se lancer ? La réponse est peut-être dans l’inscription dans la durée d’une longue carrière et la nécessité de remises en question pour relancer la motivation et inciter à changer de posture en travaillant autrement.
La phase 1, « Le déclencheur », s’inscrit tout à fait dans ce propos. Nous comprenons que la pratique du cours dialogué n’a pas réellement rempli son contrat. L’efficacité de cette pratique est très discutable, allant à l’encontre du respect de l’autonomie de l’apprenant, qui imprègne en fait toutes les pages de ce livre. L’autrice prend en compte l’enfant, sa valeur, son intelligence, sa générosité, etc.

J’ai été conquise par l’affirmation d’un nécessaire besoin de méthode pour permettre de réels changements ; cela fait écho à ma pratique. Et nous amène au chapitre 2, « La décision », changement de posture où Marie Soulié se demande comment mettre l’élève au centre de l’enseignement. Vient la notion de « l’activité permanente » des apprenants, au service des apprentissages (voir constat n° 2 p. 48). Elle évoque sa rencontre avec une collègue canadienne et l’admiration qu’elle lui porte. Nous sommes à notre tour portés par ce témoignage. En effet, les éclairages qu’elle nous apporte autour de la classe inversée entrouvrent chez moi une nouvelle perspective pour faire classe et me donnent envie de mettre en application les différents points abordés.

Un point essentiel : l’inversion se situe au niveau de la « bascule des tâches ». Il y apparait un souci d’optimisation du temps en présence des élèves, afin de les mettre face à des missions concrètes. On réserve les tâches simples à la maison, et plus particulièrement les traces écrites. Elles sont l’émanation de ce qui est construit par tous. La fonction première de la capsule vidéo est de mobiliser l’éveil et le sens de l’observation de l’élève, de titiller ses sens, afin qu’il rentre davantage dans l’activité. En termes de chronologie, la capsule est visionnée la veille d’une séance et permet d’aborder la notion que l’on veut faire passer sans vraiment la définir. C’est donc d’abord une manière de rendre l’élève acteur du cours, il n’est jamais passif.
Enseignante dans une discipline (les arts appliqués) qui s’appuie sur la pédagogie de projet, j’ai retrouvé cette dernière dans la classe inversée, qui en est en réalité un outil. Voilà aussi ce qui renforce l’intérêt de ce livre.

Marie-Joana Chamlong

Questions à Marie Soulié

Comment êtes-vous entrée dans la « classe inversée », et pourquoi avez-vous eu envie de continuer ?

Je ne serais jamais entrée dans la classe inversée si mon cours dialogué, que je pratiquais avec bonheur depuis mes débuts, n’avait pas montré un jour ses limites. Des élèves peu motivés, des travaux à la maison de moins en moins réalisés… Je me devais, en arrivant dans mon nouveau collège, de changer quelque chose. Hésitante mais motivée, j’ai commencé par regarder ce que faisaient mes collègues outre-Atlantique. En effet, en 2010, il n’y avait que peu d’exemples de classes inversées dans ma discipline. Très rapidement, j’ai pu repérer quelques petites réussites qui, pour moi, étaient une nouvelle source de motivation : des élèves plus actifs en classe qui appréciaient le travail collaboratif, et les tâches simples réservées au travail hors la classe (visionnage court, recopie, etc.) qui étaient aussi plus régulièrement réalisées. Même si ce long et lourd parcours (plus de dix années de recherche et de conception) a connu des ralentissements, voire des remises en question, j’ai toujours su me relancer grâce à l’énergie communicative de mes élèves, qui me prouvaient, et qui me prouvent encore aujourd’hui, que j’ai fait les choix adaptés.

Ce livre s’adresse à la fois à ceux qui veulent se lancer dans la classe inversée et à ceux qui veulent s’outiller pour progresser dans cette voie. Quel message leur envoyez-vous ?

Ce livre doit être lu comme un guide pratique qui relate mon parcours, une véritable immersion dans ma version de la classe inversée. Je l’ai voulu inspirant, c’est pour cela que j’y ai glissé des QR codes et des illustrations qui donnent de nombreux exemples de productions d’élèves ou de séquences entières. Il peut être lu par des curieux qui souhaitent découvrir un modèle de classe inversée, car je décris avec le plus de précision possible les tâches réalisées en classe. En effet, lorsqu’on fait des recherches sur les classes inversées, on découvre un grand nombre de capsules, mais peu d’informations sur ce qui se passe réellement en classe. Je montre donc dans ce livre la partie immergée de l’iceberg. Quant à ceux qui pratiquent la classe inversée, ils y trouveront des exemples et un protocole nouveau qu’ils pourront éventuellement adapter à leur contexte.

On perçoit, d’après le livre, que la classe inversée est un moyen d’éduquer à la solidarité et à la coopération…

C’est exact. La coopération et la collaboration sont des pratiques que de nombreux « inverseurs » mettent en œuvre dans leurs classes. Les tâches complexes proposées lors des rendez-vous pédagogiques se présentent souvent comme des investigations qui se veulent stimulantes. Proposer des ressources aux élèves et les mettre ensemble face à un problème, les inviter à comprendre dans un premier temps ce qu’ils doivent faire, puis dans un second temps à réfléchir à la manière de le faire. Ils peuvent se répartir les tâches, les mettre en commun avant de les présenter à la classe.

La classe inversée, n’est-ce pas tout à la fois un outil de la pédagogie de projet, de la pédagogie différenciée et de la pédagogie active ?

Absolument ! La classe inversée fait partie, selon moi, de la grande famille des pédagogies actives, tout comme la classe mutuelle, la classe renversée et bien d’autres approches qui sollicitent fortement l’implication, la mobilisation cognitive des élèves. Elle invite également les élèves à produire des chefs-d’œuvre, comme dans la pédagogie de projet. Enfin, elle permet la différenciation, car elle libère l’enseignant de la posture du « face-à-face » pour pratiquer celle du « côte à côte » facilitant l’aide individualisée pendant le rendez-vous pédagogique.

Quelle est votre attente de la part de l’institution, dont l’attitude est ambivalente vis-à-vis de la classe inversée, semble-t-il ?

Pour ma part, je constate que de nombreuses académies s’intéressent à la classe inversée et proposent même des accompagnements dans leur plan académique de formation. J’ai moi-même été récemment sollicitée par l’académie de Martinique pour assurer des interventions sur la classe inversée, et j’y ai rencontré avec bonheur des collègues extrêmement motivés et curieux. Je souligne également le magnifique travail du réseau Canopé, qui propose régulièrement des accompagnements sur les territoires. En croisant les formations institutionnelles, les apports des collectifs d’enseignants présents sur les réseaux sociaux ainsi que la presse spécialisée, le collègue curieux et volontaire qui souhaite se former durant cette année scolaire sur les classes inversées saura trouver les ressources adaptées et sera sans aucun doute très bien guidé.

Propos recueillis par Marie-Joana Chamlong et Jean-Michel Zakhartchouk
À lire sur notre site
« La place des tâches complexes dans la classe inversée ».« La créativité à l’œuvre », un portrait de Marie Soulié par Monique Royer.