Les tâches complexes ne peuvent être détachées des contextes et partis pris pédagogiques dont elles sont inévitablement colorées. Mon témoignage d’une pratique quotidienne en collège illustrera ce propos, et proposera une des multiples formes de son usage. Dans le protocole de classe inversée ci-après détaillé, sa place est au cœur de l’apprentissage, son rôle est fondamental : la tâche complexe se situe au cœur du processus[[Voir la synthèse de notre protocole sur https://vimeo.com/146170991]] qui va permettre aux élèves de découvrir une nouvelle notion. Elle revêtira le plus souvent l’aspect d’une tâche concrète, libre de consignes, qui mobilisera leur capacité à collaborer.

Une capsule est visionnée en amont de notre rendez-vous pédagogique ; c’est une mise en bouche, une accroche qui donne à voir l’usage de la notion sans la définir. Elle n’est pas un cours en ligne, ni une succession de définitions ou de liens à consulter. Parfois retraçant, mettant en scène une situation de la vie courante, elle prend la forme d’une question, d’une demande de prise de position, d’un avis à donner. Cette anticipation permet une période de maturation, laps de temps provoquant les questionnements, voire les recherches, aiguisant la curiosité pour certains, avant d’en découdre en classe.

En début de cours, l’échange au sein de petits groupes encourage les élèves à mobiliser les prérequis et à détailler les ressources proposées. Ce moment de conflits sociocognitifs active l’écoute, la tolérance, la construction et la déstructuration de ses propres certitudes. La négociation, l’argumentation, la capacité à convaincre et faire valoir son point de vue y sont mises en jeu. La mission est définie et précisée pour chaque groupe, au travers de la tâche complexe. Généralement, la construction de la notion en est le cœur. Les concepts évoqués dans la capsule s’y retrouvent sous une forme de défi, d’objets, de notions à construire, à présenter. La mise en commun devant la classe constitue l’aboutissement des tractations et renoncements. Elle est faite par un rapporteur par groupe, tiré au sort.

La production du chef-d’œuvre suivra cette période d’échanges, au prochain rendez-vous pédagogique. Elle constitue le cours, la trace écrite, audio ou vidéo, déposée sur les supports personnels ou partagés.

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Concevoir une tâche complexe

Observons maintenant une situation concrète de tâche complexe. La séance observée a été filmée dans une classe de 6e, la notion visée étant « les valeurs de l’impératif ».
Durée : quinze minutes.[[Extrait de la phase tâche complexe : https://vimeo.com/225261756]]
Ressources externes distribuées au début de la tâche : des Post-it de couleur rouge ; des Post-it de couleur jaune ; un stylo ; une feuille A3 couleur représentant un plan de maison ; la situation suivante : « Paul, 7 ans, doit rester seul dans sa maison. Aide ses parents à sécuriser les lieux » ; la capsule de la veille,[[https://spark.adobe.com/video/IOhtGJLrIuHWX]] si besoin accessible par QR Code affiché au mur.

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Ressource interne attendue : la conjugaison de l’impératif.

La conception de cette tâche est fondamentale. Elle doit permettre aux élèves de construire seuls la notion et ses modes de diffusion. La difficulté majeure est la nécessité de toujours avoir au moins une idée, qui sera celle autour de laquelle les échanges, les débats, s’organiseront. Elle se présente sous forme de mission, très concrète, en lien avec la réalité de l’élève (« Aide ton professeur. Tu es journaliste, tu es témoin d’une scène »). Elle implique l’élève, l’interpelle, le stimule. Son contenu doit être en lien avec la capsule qui joue le rôle de déclencheur, et met sur la voie du contenu et de la forme attendue de restitution de la notion. Elle doit nécessairement faire appel aux prérequis des élèves, aux acquis antérieurs. L’aspect collaboratif (travail en ilots) permettra de mettre en commun les parcelles individuelles mémorisées et maitrisées, pour l’élaboration collective des réponses, de la construction de la nouvelle notion. La consolidation des acquis par chaque membre du groupe en sera renforcée.

Enfin, dans sa préparation, l’élaboration de la tâche complexe doit prévoir de mettre à disposition des ressources claires, variées, pertinentes qui aident les élèves à remplir la mission. On veille naturellement à ce qu’elles s’appuient sur les acquis antérieurs, les rappellent, les illustrent. Elles doivent donc aider à les dépasser pour la construction collective des notions nouvelles.

Rigueur et créativité

Dans certains cas, la tâche complexe peut également s’inscrire dans un plan de travail individualisé[[Voir par exemple http://tablettes-coursdefrancais.eklablog.com/plans-de-travail-c28837010.]]. Le principe est similaire : résolution d’une tâche avec accès à des ressources. Le plan de travail permet à chaque élève de choisir son propre parcours. Dans l’exemple donné par le lien en note, l’élève choisira sa piste en fonction de la ressource de son choix (vidéo, affiche ou texte).

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On concevra aisément que la complexité de la tâche réside dans l’exigence requise pour la réaliser. Elle nécessite une réelle créativité pédagogique de l’enseignant. En effet, la variété des défis, des formes de restitution, des sujets traités, devra entrainer un engouement, un engagement de chaque élève au fil des séances. On connait la valeur pédagogique de la nouveauté, voire de la surprise ou de l’intrigue ; elles doivent se retrouver autant dans les contenus des capsules que dans ceux des tâches complexes.

Le protocole utilisé nécessite des constantes (diffusion des capsules, organisation en ilots, cérémonial de restitution, diffusion des chefs-d’œuvre), qui scandent les temps de travail des élèves. Les contenus, leurs formes quant à eux, peuvent (doivent ?) surprendre, provoquer, voire étonner, et ainsi donner l’envie d’adhérer aux défis et la mobilisation pour la résolution des missions. La production et la diffusion de tous les chefs-d’œuvre réalisés doivent être la règle. Non seulement par respect des travaux réalisés, mais aussi pour autoriser d’éventuelles adaptations, corrections de ceux-ci, etc. indiquant que les savoirs ne sont pas immuables, ni figés, mais vivent et évoluent au gré des regards, de l’évolution des techniques et découvertes, de la plus humble à la plus scientifique.

Marie Soulié
Professeure de lettres et formatrice au collège Daniel-Argote à Orthez (Pyrénées-Atlantiques)