Cyril Hanouna et les Segpa

L’annonce, tout début janvier, par l’animateur et producteur Cyril Hanouna de la sortie au printemps d’un film sous le titre Les Segpa a suscité beaucoup de réactions indignées, atterrées ou simplement tristes chez les enseignants, les parents et les élèves de ces sections « dans la vraie vie ». Sylvain Connac se fait ici leur porte-parole pour demander à Cyril Hanouna de renoncer à ce titre pour son film et, ainsi, de ne pas stigmatiser des élèves déjà bien malmenés.

Cher Cyril Hanouna,

Vous avez récemment annoncé que vous êtes en train de produire un film qui s’appellera Les Segpa, inspiré par la série du même nom et qui devrait sortir au mois d’avril. Nous comprenons et pouvons même apprécier votre envie de faire rire, surtout dans une période où la vie est douloureuse et incertaine pour la plupart d’entre nous. Toutefois, nous vous demandons de bien vouloir changer le titre de ce film, parce qu’il s’en prend à des jeunes qui ne méritent pas ça. En le titrant ainsi, vous collez à ces jeunes une étiquette bien difficile à supporter.

Les Segpa, ce sont officiellement des « sections d’enseignement général et professionnel adapté ». Pour le dire autrement, ce sont des classes de collège qui accueillent des élèves qui pourraient difficilement suivre ce qui est proposé dans d’autres classes. Dans l’école française, il existe aussi des ULIS (unités localisées pour l’inclusion scolaire) qui sont des dispositifs pour des enfants ou des adolescents dits handicapés, afin qu’ils puissent plus aisément espérer décrocher un diplôme et envisager une vie d’adulte comme tout le monde.

Des adolescents heurtés par la vie

Les jeunes qui se trouvent dans ces classes ne sont pas plus bêtes que d’autres, en tout cas pas plus que moi et que beaucoup d’entre nous. Ce sont simplement des adolescents qui ont été heurtés par des accidents de la vie.

Par exemple, Safae, qui est arrivée en France à l’âge de dix ans de Guinée. Ou Zacharie, qui doit faire face à des troubles de l’apprentissage lui rendant par exemple plus difficile la mémorisation d’une leçon. Ou Rose, qui a subi le choc du décès de sa maman à l’âge de 8 ans et qui peine à s’en remettre au point d’avoir des problèmes de concentration à l’école. Ismaël, qui a été maltraité par ses parents et a dû vivre quelques années d’éloignement. Souvent, et bien malheureusement, ce sont des enfants dont les familles doivent faire face à une très grande pauvreté et pour qui les « codes de réussite à l’école » ne sont pas évidents.

Je comprends que ce soit très « français » que de rire du malheur des autres (d’autres cultures ont la chance de pouvoir plutôt compter sur l’autodérision). Mais ce n’est vraiment pas opportun de rire d’enfants ou d’adolescents, encore moins de celles et ceux qui peinent le plus dans leurs études.

La Segpa peut être une chance

En outre, si ce film venait à sortir avec un tel titre, il contribuerait de manière forte à effrayer encore plus les parents à qui on propose pour leur enfant une entrée en Segpa. Une fois de plus, pour eux, ce serait une raison de penser qu’il s’agit d’une école « pour les fous ». Alors que la réalité est bien différente. La plupart du temps, une entrée en Segpa est une alternative à l’échec scolaire parce que rien d’autre n’est véritablement proposé. Si des parents refusent cette orientation pour un enfant qui vit très mal l’école, qu’est-ce qui reste à cet enfant ? Vous savez aussi bien que moi que l’école ne peut pas tout, mais que sans diplôme, la vie d’adulte devient bien plus incertaine.

Enfin, ce que je voulais vous écrire, c’est qu’en conservant un tel titre pour votre film, vous allez dévaloriser le travail des enseignants qui exercent en Segpa. Cela va, une fois de plus, les faire passer pour des « moins que rien ». Au contraire, ce sont souvent des professeurs diplômés et très expérimentés qui ont choisi ces postes alors que des écoles plus confortables leur étaient accessibles.

Ils savent proposer aux élèves des pédagogies nouvelles et exigeantes, comme des discussions philosophiques, des démarches de projet ou de la coopération au service des apprentissages. Les élèves qui sont inscrits en Segpa témoignent avoir repris confiance en eux, pris goût aux efforts pour apprendre et appris à respecter l’avis des autres. Parmi les jeunes qui ne sont pas découragés par une image dévalorisée de ces sections et terminent leur cycle en Segpa, nombreux sont ceux qui parviennent à obtenir un diplôme : le certificat de formation générale (CFG), un certificat d’aptitude professionnelle (CAP), voire un baccalauréat professionnel.

C’est pour toutes ces raisons, qu’en compagnie d’un nombre très important de personnes proches des Cahiers pédagogiques, je me permets de vous demander de changer ce titre et d’être vigilant à ne discréditer ni les élèves de Segpa ni les adultes qui y travaillent. Celles et ceux qui rencontrent des difficultés de vie n’ont vraiment pas besoin de devoir faire face, en plus, à des moqueries liées à l’image de l’école dans laquelle ils se rendent tous les jours

En vous remerciant par avance,

Sylvain Connac
Membre de l’association du CRAP-Cahiers pédagogiques,
enseignant-chercheur en sciences de l’éducation à l’université Paul-Valéry de Montpellier

Dessins d’Antoine – En Attendant Les Vacances, à retrouver sur Twitter et sur Instagram.


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