Comment faire collaborer les enseignants et les chercheurs dans la classe ?

A-t-on besoin d’une nouvelle science ? Qu’est-ce qu’une science ? Comment articuler recherche et pratiques éducatives ? Ces problématiques ont été abordées au cours du colloque sur les neurosciences qui s’est tenu à Angers les 25 et 26 octobre 2021, organisé par le laboratoire de neurosciences éducatives GRENE Monde.

Introduisant ce colloque portant sur le thème « Faire collaborer les enseignants et les chercheurs dans la classe », Pascale Toscani, chercheure associée au LIRDEF (Laboratoire interdisciplinaire de recherche en didactique, éducation et formation) à l’université Paul Valéry de Montpellier, propose une recherche-action collaborative où tous les acteurs (enseignants, chercheurs…) travaillent ensemble en tant que cochercheurs. De son côté, Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation propose, avec le laboratoire LaPsyDÉ-CNRS (Laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant), de créer des ponts entre la classe et le laboratoire de recherche, pour libérer du temps de classe aux enseignants et faire venir les chercheurs dans la classe.

Outre cet aspect, trois grands thèmes de réflexion ressortent de ce colloque.

  • Développer un esprit critique et être vigilant sur la notion de preuve scientifique

Pour Sylvain Connac, enseignant-chercheur en sciences de l’éducation à l’université Paul-Valéry de Montpellier, l’esprit critique c’est « accepter l’incertitude comme une compagne du quotidien », « distinguer opinion et savoir, vérité et réalité » et aussi lutter contre ses impressions et ses humeurs. Pour Julien Mercier, professeur au département d’éducation et formation spécialisées de l’université du Québec à Montréal, c’est aussi « se distancer des convictions, préférences personnelles, des idéologies, des postures épistémologiques ». Aussi, François Taddei, chercheur en biologie à l’INSERM-université Paris Descartes et cofondateur du Centre de recherches interdisciplinaires et des Savanturiers, prête attention au biais de l’illusion du savoir : ce qui marchait bien hier ne marche pas forcément pour demain.

De son côté, Catherine Vidal, neurobiologiste et membre du comité d’éthique de l’Inserm, en appelle à notre sens critique contre les « prophéties transhumanistes » et à la vigilance éthique quant aux innovations en neurotechnologie, qui visent à « réparer » les handicaps et peuvent présenter des risques de dommages au cerveau. Certaines menacent la liberté d’agir et de penser, la question de développer des « neurodroits » est posée.

« La personne peut-elle se réduire à son cerveau ? Ce qui fait naître la pensée, ce n’est pas seulement le cerveau mais l’interaction continue entre le cerveau, le corps et l’environnement. » Le neurologue Franck Deviere pointe ainsi le risque de déshumanisation qui viserait l’amélioration des performances d’apprentissage. Il appelle donc à développer son cerveau socialement vers une écologie humaine respectueuse de la nature humaine. « L’éthique doit primer sur la morale pour s’ouvrir au mieux vivre ensemble. »

  • Changer les paradigmes de la recherche

La démarche proposée : se centrer sur un problème pédagogique et ensuite faire intervenir la recherche dans un rapport horizontal, altruiste et réciproque. D’où l’importance de sortir des postures de ceux qui ne savent pas et ceux qui savent dans la collaboration.

Pour Jean-Christophe Deberre, ancien directeur général de la Mission laïque française, « enseigner c’est tout sauf exécuter et subir ». Aussi, il préconise de réorganiser le cursus scolaire à partir des langues et de reconstruire notre enseignement en se reposant sur les enseignants, car ce sont eux qui donnent le sens avec les élèves.

  • Prendre en compte le contexte des études pour évaluer les résultats et leur transférabilité

Pour Julien Mercier : « Les évidences des meilleurs résultats prennent appui sur des éléments contextuels qu’il convient d’identifier. » Sylvain Connac propose quant à lui une ouverture sur de nouvelles formes de recherche comme la phénoménologie : partir de la conscience des situations vécues par les élèves et les professionnels de l’école et ensuite croiser ces représentations individuelles.

Bérangère Guillery-Girard, neuropsychologue à l’université de Caen, indique qu’elle prend en compte dans ses travaux les différents contextes environnementaux (familial, culturel, social), la pratique d’une activité physique, le sommeil, les interactions sociales, la communication, les langages, le stress, et les attitudes bienveillantes. Elle souligne que le stress et le statut socioéconomique, généralement corrélés, influencent les performances académiques. Mais si ces deux paramètres impactent le cerveau en faisant diminuer de volume l’hippocampe et l’amygdale, la bienveillance et le support parental peuvent compenser en partie ces effets.

Grégoire Borst insiste sur l’importance du rôle de l’école pour développer les compétences socio-émotionnelles et réduire les inégalités éducatives dans les apprentissages, et suggère de développer ces compétences dans les séquences pédagogiques au sein de chaque discipline. La neuroéducation doit se baser sur le bienêtre et l’écologie de soi.

Au cours de ce colloque, des enseignants ont fait part des effets de leur propre expérience collaborative avec des chercheurs. Elles me sont apparues comme des perspectives intéressantes pour motiver les élèves dans des projets et enrichir les pratiques enseignantes. Parallèlement, la situation-problème que propose Ange Ansour, directrice des Savanturiers, me paraît primordiale : puisqu’un enfant entrant en maternelle en 2021 quittera le système scolaire à l’horizon 2040, et compte-tenu des crises climatiques inéluctables, comment réinventer alors l’école à l’heure de l’Anthropocène ?

Patricia Dollet
Professeure de sciences de la vie et de la Terre dans l’académie de Nantes

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Coordonné par Évelyne Chevigny et Roseline Ndiaye

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