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Le livre du mois du n° 563, Actualité de la métacognition

Les gestes professionnels dans la classe. Éthique et pratiques pour les temps qui viennent

Dominique Bucheton. ESF sciences humaines, 2020


Voilà un ouvrage essentiel «  pour les temps qui viennent  ». Professeure de collège puis formatrice d’enseignants en formation continue et chercheuse, Dominique Bucheton s’est toujours intéressée aux problèmes se posant au cœur de la classe. Son itinéraire l’a conduite à proposer avec d’autres chercheuses et chercheurs une modélisation des gestes professionnels de l’enseignant, mais elle n’a jamais entretenu l’illusion que tout s’y passerait entre pédagogie et didactique.

J’utiliserai la métaphore du sablier : au sommet, un contexte large et vaste, l’avenir commun de l’humanité dont la réinvention est une urgence, avec un premier rétrécissement, le rôle de l’école, alors que le métier est «  dans la tourmente  », alors que les élèves ne doivent plus seulement faire mais apprendre à penser par eux-mêmes ! Comment y parvenir ? Par le langage, par la parole enseignante, mais aussi celle de l’élève, singulier et collectif.

La deuxième partie du livre est consacrée au face-à-face pédagogique dans la classe. Il peut devenir un côte-à-côte si la posture excessive de contrôle de l’enseignant et celle, «  scolaire aveugle, conformiste  » (p. 108), de l’élève cèdent la place à un jeu plus varié, plus déterminant dans le «  gagnant-gagnant  » repris à Gérard Sensevy. C’est la partie la plus resserrée du sablier, celle où se rencontrent les gestes professionnels de l’enseignant et ceux d’apprentissage des élèves. Elle doit être ajustée pour que ça passe, même si et parce que ce temps est un temps long où il faut faire confiance aux acteurs, voire aux auteurs.

Mais en rester à l’analyse de cette coaction enfermerait les uns et les autres dans le panta rheï («  tout coule  ») des présocratiques. Ce qui empêche mais aussi facilite la réussite de et à l’école, ce sont des logiques inspirées de l’iceberg : le visible de la coaction s’explique par l’invisible de logiques d’arrière-plan mais aussi de logiques profondes. Les unes sont liées au métier d’enseignant et au «  métier d’élève  » (Philippe Perrenoud). Elles sont héritées de l’histoire, passablement figées, à moins qu’un retour réflexif ne permette de les abolir, à l’instar de la prédétermination familiale pour l’échec scolaire. De plus, les personnes dont la vie interfère avec l’action sont mises en mouvement par des logiques. D’où un hommage aux approches d’orientation psychanalytique qui autorisent les personnes à opérer un transfert pour mieux se consacrer à leur tâche éducative. Ainsi se construit tout au long de l’ouvrage la figure centrale consacrée au «  grand cerveau social de la classe  » (p. 117).

La quatrième partie propose de réinventer le métier enseignant et de développer un projet démocratique pour l’école. Des priorités s’imposent : la liberté pédagogique (reposant sur la capabilité de tout élève), la liberté d’expression menacée par la caporalisation des enseignants, la participation des acteurs comme auteurs de ce projet au service de valeurs citoyennes, écologiques et éducatives. Pour les mettre en œuvre, il y a quatre conditions : la cohérence entre les valeurs, le travail collectif dans l’établissement, le souci des personnes, et une formation accompagnante fondée sur une recherche de haut niveau mais concrète. En un mot, résister pour que les élèves puissent apprendre «  à penser et raisonner selon une autre échelle de valeurs et de savoirs  » (p. 191). Telle est la base du sablier pensée pour un futur qu’on voudrait le plus proche possible.

Complété et illustré de figures et de tableaux, de récits et d’anecdotes, de vidéos, appuyé sur un abécédaire de vingt-six mots ou expressions et clos par plus de 140 références, ce livre réussit à nous impliquer dans un projet plus présenté comme une direction à partager que comme une vérité qui serait assénée, car c’est «  un outil pour réfléchir  » (p. 81) et pour agir !

Richard Étienne

Questions à Dominique Bucheton

 

Photographie ©DR.

Comment résumer le message politique de ce livre ?

Je pense que l’avenir de notre pays, de la planète, est entre les mains de l’école. C’est une responsabilité politique lourde mais essentielle.

Le système éducatif en France et partout en Europe est-il prêt à préparer les générations actuelles à affronter le monde d’aujourd’hui et celui de demain ? Je pense que non. Un monde qu’il va falloir comprendre, réparer, protéger de multiples fléaux : ultralibéralisme, consumérisme qui détruisent à marche forcée la planète, pandémies à répétition qu’il faudra être en mesure d’anticiper, explosion sidérante et dangereuse pour la paix sociale, depuis trente ans, des inégalités sociales, progrès scientifique, technologique, qui ne profitent que trop peu aux personnes, voire qui détruisent la santé et le bienêtre de chacun.

L’urgence est d’instruire et d’éduquer à un plus haut niveau nos élèves pour les préparer à prendre en connaissance de cause les décisions et responsabilités citoyennes. Apprendre à nos élèves à penser davantage, de manière critique, singulière et collective. Apprendre à douter, à discuter, à déjouer les discours fallacieux. Développer chez tous les élèves une culture générale humaniste, politique, économique, scientifique, artistique, avant d’enfermer précocement leurs esprits dans des spécialisations pointues, parfois déshumanisantes.

Il faut un nouveau pacte démocratique, éducatif pour notre société.

Maitre, élève, sujet, personne ? Pourquoi choisir aujourd’hui de parler des élèves comme des personnes ?

C’est une longue histoire ! Les termes «  maitre-élèves  » (médecin-patient, vendeur-client) traduisent ce que les sciences du langage appellent des rapports de places. Elles sont instituées, non discutables. Ces places autorisent les enseignants comme les élèves à jouer ensemble des rôles différents, évolutifs, souvent improvisés. Ce que dans les années 2009 nous avons appelé avec Yves Soulé «  le jeu partagé des postures des enseignants et des élèves  ».

L’élève comme «  sujet  ». Oui, mais quel sujet ? Dans les années 1985, chez les philosophes, les psychologues, la question du «  retour du sujet  » bat son plein, pas chez les didacticiens. On redécouvre et interroge la subjectivité. On interroge les limites ou le fonctionnement d’une rationalité seule en mesure d’avoir accès à l’objectivité de la vérité, du savoir. Enseignante en collège, j’observe à cette époque que le modèle cognitif et linguistique des processus rédactionnels (un technicisme pédagogique de dix ou quinze critères pour écrire et réviser un texte) ne fonctionne pas pour les élèves faibles, voire les enfonce un peu plus.

Un travail de thèse (1992) m’amène alors à analyser la réécriture et réoralisation quatre fois sur un mois, sans aucune intervention d’enseignant, d’un même récit d’un élève faible de 14 ans. Sujet : «  Racontez un mauvais souvenir.  » Le rôle de la subjectivité dans le développement de ce que le texte dit et des formes langagières est stupéfiant. Le sujet élève devient un sujet écrivant. Un sujet acteur, auteur de sa pensée et de sa vie. C’est un être singulier de chair, d’os, d’émotion, d’expérience. La réécriture et les écrits intermédiaires révèlent son propre cheminement réflexif, qui se construit dans l’intersubjectivité avec l’enseignante et ses pairs.

L’élève comme personne aujourd’hui ? L’idée nouvelle est que l’élève est une personne en devenir, une personne avec un statut social, des droits et des devoirs, à qui on doit respect, accompagnement et assistance. Cette notion implique aussi les dimensions singulière et sociale de tout élève comme de tout enseignant : histoire de vie, passions, culture, résistances, projet de vie.

Dans la liste des postures de l’enseignant, il y en a une qui m’a particulièrement intrigué, celle du «  magicien  ».

Elle a été découverte et nommée ainsi par des stagiaires observant des séances en maternelle et constatant que, pour capter l’attention des petits élèves, il fallait passer par une sorte de choc émotionnel provoqué par la curiosité, la surprise, l’inattendu. Nous l’avons ensuite observée dans de très nombreuses autres vidéos à tous les niveaux, jusqu’en formation d’adultes.

Notre approche des évènements du monde, la rencontre avec l’inconnu, les problèmes urgents à résoudre passent d’abord par la mobilisation de nos capacités sensibles et pas seulement de notre intellect. La psychologie cognitive redécouvre et réhabilite le rôle positif ou délétère de l’émotion dans l’apprentissage. Ouf ! L’enseignant expert sait depuis longtemps combien un récit, une énigme, un film bien choisis sont en mesure, en suscitant l’émotion, de capturer l’attention et provoquer ensuite l’engagement dans la discussion et l’élaboration d’une question. Il sait aussi que ce n’est que la première étape, la deux­ième étant la nécessaire mise à distance, voire le questionnement des réactions premières.

Propos recueillis par Richard Étienne

Sur la librairie

 

Actualité de la métacognition
À quelles conditions la connaissance de sa propre pensée peut-elle aider à mieux apprendre ? Quelle place pour les émotions, la confiance en soi, les stéréotypes ? Le point sur les nouvelles approches métacognitives.
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