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Le livre du mois du n°568 – La philosophie avec les enfants – Pour une pédagogie sensorielle

Johanna Hawken a soutenu une thèse en philosophie avec les enfants au département de philosophie de la Sorbonne : une grande première! Après avoir publié en 2019 La philo pour enfants expliquée aux adultes (Temps présent), et 1,2,3, pensez, philosophons les enfants ! (Chronique sociale), son dernier ouvrage est une riche contribution à la didactique de l’apprentissage du philosopher avec les enfants à destination des chercheurs, formateurs et praticiens.

Le chapitre I traite de l’émergence, des principes et différentes méthodes de la philosophie pour enfants. Elle analyse avec discernement les différentes méthodes utilisées, et répond avec pertinence aux réticences dont elle fait toujours l’objet.

Elle dégage dans le chapitre III les principaux enjeux : « cognitifs », avec l’objectif d’acquérir des habiletés de pensée, de maitriser la pensée logique ; « psychologiques » : l’auteure critique une pédagogie qui serait à la traine des stades piagétiens de développement ; l’intervention active de l’animateur permet, comme le soutient Lev Vygotski, d’actualiser plus tôt leur potentiel ; « langagier » : la recherche d’une expression au plus près de la pensée amène le langage à enrichir, avec l’aide du facilitateur, son lexique existentiel ; « éthique », par une rencontre favorisée avec l’altérité, l’ouverture d’esprit, l’écoute, l’empathie cognitive et une pensée bienveillante ; « politique », par le développement de l’esprit critique, le courage de penser et l’apprentissage du débat pluraliste.

Mais c’est le chapitre II qui est le plus innovant, et apporte un indéniable plus aux recherches et pratiques. Comme l’indique le titre de l’ouvrage, l’auteure développe une véritable pédagogie sensorielle pour la philosophie avec les enfants. Certes, Edwige Chirouter a montré dans sa thèse combien une littérature de jeunesse consistante et résistante pouvait ancrer la réflexion rationnelle des enfants dans l’imagination et la sensibilité. Et le travail de ceux qui promeuvent le chantier Philoart (Chiara Pastorini, Mélanie Olivier, Philocité, etc.) a insisté sur la complémentarité de la raison et de l’expression artistique. Mais la tentative est ici plus ambitieuse, fondationnelle, explicitement inspirée de Maria Montessori : les méthodes actuelles « sont centrées sur une didactique de la pensée, de la raison et du dialogue. Elles ont un prisme intellectualiste, rationaliste et oraliste : tout se joue dans la relation de la pensée à la parole. Celle-ci est essentielle, mais doit être enrichie par une pédagogie engageant les sensations et le corps » (p. 14), qui permet démocratiquement à plus d’enfants d’accrocher à cette initiation à la pensée.

Est alors proposée une multiplicité d’entrées déjà expérimentées ou nouvelles par leur inventivité pédagogique : par exemple la création d’un espace philosophique spécifique, d’une temporalité décélérée propice à la réflexion, une mise en scène sensorielle de l’ambiance, des rites, des objets sensoriels didactiques et symboliques, la construction d’un état corporel propice, l’expérience en mouvement d’habiletés de pensée, l’incarnation de fonctions philosophiques, des soutiens à la pratique philosophique (méditation, relaxation), des jeux pour éprouver les concepts et questions philosophiques, des activités de théâtralisation, de danse, d’expression plastique, des supports porteurs (albums, mythes), etc.

Michel Tozzi


Questions à Johanna Hawken

-542.jpgPourriez-vous dégager trois points essentiels de cette « pédagogie sensorielle » que vous prônez ?

Je verrais d’abord l’idée de considérer qu’une didactique de la philosophie ne peut pas se passer d’une dimension sensitive, au-delà du dispositif classique de l’échange verbal. On s’est jusque-là surtout concentrés sur les conditions de l’échange verbal entre le professeur et les élèves, sans penser à l’utilisation d’outils et de méthodes qui reposent sur des objets symboliques concrets.

Le deuxième point, ce serait de considérer que la mise en scène, la théâtralisation de la pratique ne sont pas accessoires, mais essentiels. Au fond, c’est déjà le cas avec la leçon traditionnelle mais là, il faut trouver une forme adaptée. On doit rendre la parole solennelle, car les élèves ou les enfants doivent sentir qu’on change la façon de parler. Mais il faut trouver d’autres façons de le faire que dans la pédagogie classique.

Enfin, j’ai envie que la pédagogie sensorielle démocratise davantage la philosophie. Celle-ci doit savoir s’adresser à des enfants qui ont besoin de davantage d’éléments sensoriels, concrets.

Cette pédagogie sensorielle doit-elle être réservée aux ateliers philo ou peut-elle déborder sur le cours de philosophie au lycée ?

En fait, j’ai voulu appliquer à l’atelier philo ce qui se passe ailleurs. Ce que je propose est loin d’être nouveau en soi, mais on a bien besoin de l’étendre à la philosophie. En cours de philo, il peut être nécessaire aussi d’utiliser des outils concrets. Un bon exemple est le bâton de parole qui permet de mieux communiquer, de permettre à tout le monde de s’exprimer.

Est-ce que cette pédagogie peut aussi se pratiquer « en plein air », en référence au dossier que nous préparons pour le sujet, en juin prochain ?

Oui, c’est une belle possibilité, mais en vérité je n’en ai pas l’expérience personnellement, même si on a pu pratiquer des ateliers à l’extérieur. Je serais curieuse de savoir ce que ça donne.

Peut-il y avoir des liens entre cette pédagogie et la formation à l’esprit critique ?

Le lien n’est pas immédiat. Mais dans l’ouvrage, j’ai voulu proposer des exercices conformément aux diverses compétences de pensée (comme «raisonner» ou «critiquer»). Plus un enfant peut maitriser ces compétences, plus il est capable de passer les idées qu’il reçoit au crible de ces compétences et avoir un regard plus clairvoyant. C’est ce que je développe dans la première partie du livre.

Vous avez soutenu une thèse sur les ateliers philo, en quoi cette reconnaissance universitaire est importante pour vous ?

Il n’y a pas besoin d’un doctorat pour animer des ateliers philo qui demandent des allers-retours continuels sur sa pratique. À vrai dire, préparer une thèse veut aussi dire qu’on a passé énormément de temps à réfléchir sur sa pratique. Cette habitude de retour réflexif, tout le monde peut la mettre en place, mais c’est une exigence essentielle.

Les ateliers philo se développent. Dans les universités, il y a de plus en plus de recherches sur la philo pour enfants. Mais on est loin d’être dans le viseur des pratiques qui ont de la valeur. À la rigueur, on jugera que «c’est pas mal», mais ce qui me choque vraiment, c’est que beaucoup trop d’universitaires en parlent sans savoir visiblement de quoi il est question, on est surtout dans les idées reçues.

Vous pilotez une Maison de la philo à Romainville, en Seine-Saint-Denis, de quoi s’agit-il ?

Il s’agit d’une structure municipale, unique en France je crois, qui a pour vocation de développer une pensée philosophique chez les enfants (de 5 à 16 ans), mais aussi à un degré moindre chez les adultes. Nous sommes cinq à animer des ateliers au quotidien dans le cadre scolaire et extrascolaire. Nous sommes sans cesse à la recherche de nouveaux outils, tel un laboratoire expérimental pour explorer de nouvelles voies auprès des jeunes. Nous sommes dans un territoire où les difficultés des élèves sont grandes, cela nous pousse à aller plus loin dans nos recherches. Il y a beaucoup de demandes des enseignants. Nous assurons une formation de six jours tous les ans, ce qui nous permet d’essaimer dans la ville.

Dans les collèges, nous essayons d’accompagner des projets, notamment interdisciplinaires (philo et arts ou histoire). Nous sommes soucieux de relier les ateliers philo et les programmes. Récemment, nous avons bâti un atelier autour de la bataille d’Alésia qui mettait en lumière de multiples enjeux philosophiques. Ce sont les enfants qui ont proposé les «questions philosophiques», ce qui permet un regard critique sur l’Histoire, en interrogeant les évidences, les points de vue, etc. J’aimerais bien continuer sur cette voie qui développe l’esprit critique. On est cependant là un peu loin de la pédagogie sensorielle.

Bien sûr, actuellement, nous fonctionnons au ralenti, avec du distanciel, qui n’est qu’un pis-aller auquel je ne crois pas beaucoup pour les ateliers philo. J’espère qu’on va revenir rapidement à la présence.

Une dernière question : quel a été votre projet en écrivant cet ouvrage ?

Il faut bien le voir comme non définitif. Je suis toujours en recherche d’outils et dispositifs les plus pertinents possible et donc à l’écoute des praticiens les plus divers. Il faudrait pouvoir davantage mutualiser tout ce qui se fait.

Propos recueillis par Michel Tozzi et Jean-Michel Zakhartchouk