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« M comme Mémoire et émotions »

C’est le titre d’une exposition de photos en noir et blanc qui circule depuis juin dernier dans l’Oise et sera visible en février prochain dans les locaux de l’inspection académique de l’Oise. Le visiteur y suit les pas de collégiens dans le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau et dans la ville de Cracovie, lors de leur visite, en avril dernier, sur les traces des Juifs déportés lors de la Seconde Guerre mondiale.

M comme « mémoire », car nos collégiens, pour moitié en classe de 3e, ont choisi de vivre au plus près cette mémoire particulière qu’il leur était donné d’étudier dans le cadre de leur programme, pour mieux se l’approprier.

M comme « émotions », car l’autre moitié des participants était des jeunes médiateurs, spécialisés dans la résolution des conflits entre pairs, qui désiraient comprendre ce que les jeunes Juifs français de leur âge avaient pu ressentir au cours de cette sombre période dans laquelle ils ont été otages puis victimes.

Le convoi 48 a retenu toute leur attention, car ils ont découvert qu’une jeune femme, médecin de leur ville, se trouvait au milieu de 1 009 autres détenus, tous Juifs français. Il a fallu aux médiateurs toute leur persévérance, inventivité et dynamisme pour faire émerger de l’oubli cette femme, particulièrement appréciée à l’époque des habitants de la ville, mais qui n’a pas échappé à une dénonciation calomnieuse.

Dans ce convoi, se trouvaient aussi 151 enfants de moins de 15 ans, à priori tous gazés à leur arrivée, pour lesquels il fallait réinventer une histoire à partir des archives.

Cette exposition ne montre ni les bâtiments, ni les espaces, mais les jeunes, uniquement les jeunes, foulant les cendres de milliers de personnes, mortes de la démence d’autres hommes.

Il y a fort à parier que le visiteur se laissera émouvoir par ce témoignage d’aujourd’hui.

Pourtant, derrière ces images, d’autres images s’impriment, en double fond, qui viennent ternir ce qui n’aurait dû être qu’un fabuleux projet.

Ce projet, en gestation depuis deux ans, avait ceci d’épatant qu’il demandait aux jeunes de mobiliser leurs propres ressources pour faire un travail de mémoire. Ce n’était pas un « simple voyage scolaire en Pologne », selon les dires d’un des professeurs participants, dépassé par l’ampleur que prenait celui-ci auprès de la population locale.

Ce projet nécessitait de la part des adultes un engagement qui débordait le cadre du temps d’enseignement et de l’école et invitait à suivre les jeunes dans leurs démarches et leurs enthousiasmes, à se laisser surprendre par ce que le sujet suscitait de sympathie et de demandes d’intervention, sans savoir vraiment jusqu’où cela nous mènerait. C’était du travail, mais nous étions quelques-uns qui ne ménagions pas notre peine.

Alors pourquoi tous ces bâtons dans nos roues ? Cette animosité contre les porteurs du projet en charge de sa coordination ? Cette accusation de fonctionner par bénévolat forcé quand on ne prenait que ce que chacun voulait bien donner de son temps ? Ces mesures tatillonnes et contradictoires qui sortaient d’un coup du chapeau de la direction ? Ces injures, ces menaces, ces injonctions, ces coups bas, ces trahisons, de la part des collègues ?

Comment interdire à des élèves ce voyage en Pologne, partie intégrante d’un projet hautement citoyen, sous le prétexte qu’ils ont été présentés en commission éducative ou en conseil de discipline, infligeant ainsi une double peine incohérente et interdite en droit français ? Peut-on admettre qu’autour d’un tel projet, on puisse exclure un jeune particulièrement impliqué dans celui-ci, après un conseil de discipline plié d’avance et bafouant les règles les plus élémentaires des droits de l’enfant ? Selon un témoin, « ceci est l’aveu du peu de confiance que l’Éducation nationale a de sa mission, et de la très grande insécurité qu’elle fabrique en toute bonne conscience pour demain ».

La partie était inégale et odieuse : j’ai quitté le navire avec un incommensurable chagrin coincé au fond du cœur. Si je suis particulièrement affligée par la médiocrité des personnes qui sont responsables d’un sabotage orchestré, je suis également alertée par les méthodes utilisées, surtout dans ce contexte particulier d’un travail de mémoire portant sur l’extermination d’hommes, de femmes et d’enfants pour la seule et unique raison qu’ils étaient juifs.

« M comme Mémoire et émotions » : derrière des images choisies pour émouvoir, il est une mémoire qui nécessite une urgente prise de conscience de ce qui se vit aujourd’hui, autour de nous, dans nos écoles.

Anne Leraille
Coordinatrice du projet « M comme Mémoire et émotions » et formatrice à la médiation par les pairs, Oise