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Chefs d’établissement : souffrir en silence, au nom de la résilience

Un arbre solitaire se dresse contre le vent dans un paysage désertique aride sous un ciel bleu dégagé. ©Pexels-Jan Zakelj
Un arbre solitaire se dresse contre le vent dans un paysage désertique aride sous un ciel bleu dégagé. ©Pexels-JanzakeljAlors que la fin d’année scolaire s’est déroulée dans les conditions pénibles que l’on sait – canicule et examens improvisés dans des sous-sols –, que des systèmes informatiques académiques ont été piratés pendant l’été, l’Éducation nationale demande à ses cadres d’être résilients pour cette nouvelle année. Résilients ? Mais comment, quand tout dysfonctionne, s’interroge ici un personnel de direction, sursollicité dès la rentrée.

« Je vous sais résilients », c’est ce que nous a dit le nouveau recteur de l’académie lors de la réunion de rentrée avec les cadres, personnels de direction et inspecteurs. Résilience ? Quel est ce mot ? Que signifie-t-il, pour les personnels de direction qui gèrent tous les dysfonctionnements, après ceux du mois de juin, ceux de la rentrée, liés notamment à la cyberattaque des systèmes informatiques académiques ?

Un mot, plusieurs définitions

Résilience : capacité d’un individu, d’un groupe ou d’un système à surmonter un traumatisme, une perturbation ou une crise pour se reconstruire et s’adapter.

En psychologie, la notion a été popularisée par Boris Cyrulnik, comme une aptitude à vivre et à se développer de manière satisfaisante après un choc émotionnel ou un événement traumatique. Une forme de résistance et de capacité à rebondir.

En écologie, c’est la capacité d’un écosystème à retrouver son état ou un équilibre normal après une perturbation extérieure, comme un incendie ou une tempête.

En informatique et numérique, la propriété d’un système à continuer de fonctionner partiellement ou totalement malgré une panne ou une attaque.

Manifestement, le recteur ne parlait pas de notre système informatique. Lui est loin de fonctionner à sa pleine capacité pour l’instant, même si progressivement réapparaissent quelques fonctionnalités, quelques outils métiers. Une semaine après la rentrée, nous sommes toujours en « mode dégradé » et cela va continuer un petit moment, d’après les rumeurs.

Doutes et dysfonctionnements

Mais résilients, le serons-nous ? Le serons-nous une fois encore ? Je vois autour de moi des personnels épuisés dès la rentrée, désabusés, démotivés, agacés, résignés, en arrêt, consumés (en burnout), mais aussi des personnels qui tiennent encore debout.

Le discours se tente performatif.

Sur le terrain, nous récupérons l’accès à certaines boites mail deux jours avant la rentrée, nous n’avons aucune information concernant les affectations de personnels enseignants (bloc de moyens partagés, titulaire d’une zone de remplacement, contractuels, stagiaires). Nous ne pouvons communiquer par mail avec les enseignants en poste. C’est donc le défilé de ceux qui viennent aux nouvelles, de ceux et celles qui téléphonent pour savoir… Savoir quoi ? Nous n’avons rien à leur dire, si ce n’est « faut attendre ».

Les emplois du temps ne peuvent être finalisés, faute d’affectation : ils seront donc « hypothétiques », « provisoires ». Jusqu’à quand ? La secrétaire générale du collège n’a pas accès à Op@le (progiciel de gestion budgétaire). L’accès à Pronote devra se faire via le Client, ce qui nécessite de régénérer et distribuer les codes d’accès à chacun et chacune individuellement.

Plusieurs tickets SOS par jour

La base Siècle de gestion des élèves n’est accessible que depuis vendredi 4 septembre, quatre jours après la rentrée et ne pourra être mise à jour qu’au compte-gouttes. Les évaluations nationales de rentrée doivent se faire, mais nos nouveaux élèves n’ont pas accès aux sessions des ordinateurs. Il nous faudra donc mettre à jour un à un chaque ordinateur de l’établissement avec une liste provisoire de mots de passe.

Certains enseignants n’ont plus accès à leur session, et encore moins au Nuage (service de gestion et de partage de documents) où ils ont placé tous leurs cours. Nous envoyons plusieurs « tickets SOS » au service de dépannage par jour.

Pactes et IMP (indemnités pour mission particulière) sont drastiquement à la baisse (sept et neuf cette année contre vingt-quatre et onze l’an passé). Nous ne pouvons envisager « Devoirs faits » qu’en 6e, aucun remplacement de courte durée. Quant aux référents (numérique, harcèlement, égalité fille-garçon, E3D – écoles et établissements en démarche de développement durable –, santé mentale, handicap, etc.), il faudra trancher, et les rémunérer… si on peut.

Des équipes déstabilisées

Une semaine après la rentrée, l’assistant d’éducation embauché en remplacement doit cesser son activité, parce que le service n’a pas enregistré le congé maternité de la titulaire ni validé le recrutement. Finalement, il pourra reprendre à 82 % pour remplacer un temps plein. Une vie scolaire débordée par les permanences à surveiller quand il manque trois professeurs n’est pas une priorité.

Des professeurs qui comprennent la situation, et des professeurs qui comprennent mais qui nous sollicitent pour savoir quand ça va remarcher, quand les collègues vont arriver, quand ils auront leur emploi du temps définitif, quand ils pourront valider les projets sur Adage (plateforme numérique de l’Éducation nationale dédiée à la généralisation de l’éducation artistique et culturelle). Quand, quand, quand…

Des parents déboussolés

Et les parents qui vous écrivent de belles missives déposées dans la boite aux lettres pour dire combien leur enfant est triste, démoralisé, voire au bord de la rupture, de ne pas être dans la même classe que le copain ou la copine, ou combien il a été méchamment harcelé il y a cinq ans par tel ou tel élève qui est aujourd’hui dans la classe et combien nous devons donc impérativement, sous peine de détruire sa scolarité, le changer de classe même si les options choisies ne correspondent pas.

Des parents qui se déchirent pour la garde et inscrivent chacun de leur côté leur enfant dans un établissement différent, nous demandant de nous assurer que l’autre ne vienne pas en catimini à la sortie récupérer ledit enfant sans leur accord.

Des élèves désorientés

Des élèves nouvellement inscrits et qui ne savent ni lire ni écrire en 6e, 4e et 3e et pour lesquels les professeurs débarquent dans votre bureau en déclamant « mais je fais quoi d’eux, moi ? ».

Ce jeune orienté en ULIS mais qui n’a pas de place et fait une crise d’angoisse chaque matin en arrivant au collège de peur d’aller en classe ordinaire, dans un établissement de 600 élèves, bien plus grand que son école primaire à trois classes.

Ces huit élèves qui ont raté leur car de transport scolaire parce que le chauffeur pressurisé par sa hiérarchie sur les horaires n’a pas attendu, et qu’il a fallu organiser leur rapatriement vers leur domicile.

Cet autre élève qui, le lendemain, s’est trompé de car et dont la mère affolée m’a craché au téléphone toute son angoisse de ne pas trouver son enfant à l’arrêt prévu.

Vous parlez de résilience, monsieur le recteur. De celle des personnels de direction ? Peut-être en auront-ils, peut-être en aurons-nous. De celle du système ? Ce sera sans doute plus facile, il n’a pas d’émotion, il n’a pas de mémoire.

Sophie Déville
Principale adjointe
Photographie Pexels – Jan Zakelj

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