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Compétences psychosociales : commençons par nous
L’école prend sa large part pour permettre aux élèves d’acquérir les compétences adaptées aux changements profonds que vit le Monde. Dans cette perspective, les compétences psychosociales des enseignants sont cruciales et leur formation joue un rôle clé.Enseignante de métier, je me suis interrogée sur le développement des compétences psychosociales (CPS) chez les élèves et mon questionnement s’est rapidement orienté sur nos CPS d’enseignant. En effet, j’ai pu constater, par expérience, que connaitre mes aspirations, comprendre mes émotions, apprivoiser mon stress et être dans une communication constructive me permettaient de mieux vivre mon métier, d’évoluer dans mes gestes professionnels, ma posture et que ces capacités m’étaient indispensables pour les développer aussi chez les élèves.
J’ai alors quitté mon poste en établissement et je me suis formée notamment par un master 2 MEEF (Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) mention « bienêtre des organisations». J’ai ensuite créé mon organisme de formation et je propose principalement de la formation collective au sein des établissements scolaires car c’est là, à mon sens, un levier intéressant pour aborder tout ce qu’il nous faut inventer en éducation.
La formation collective sur le thème des CPS est primordiale, dans le sens où elle précède la relation avec les élèves. Elle a cet intérêt de rassembler les membres d’une équipe, chacun avec ses forces et ses limites, avec ses convictions et ses habitudes. Il est alors nécessaire de poser un cadre sécurisant et respectueux qui invite chacun à s’exprimer, partager, se questionner en toute sérénité en engageant chacun des participants à la bienveillance, à l’écoute, à la coresponsabilité et à la confiance ; façon de se mettre à la place des élèves et de se rendre compte de l’importance de ce cadre pour entrer dans les apprentissages.
Au cours des formations collectives, des temps pour permettre l’expression des ressentis et des interrogations ont une place essentielle. Certains enseignants formulent, par exemple, leur crainte de perdre du temps, partagent le fait qu’ils ont des tâches qui les attendent ou encore que c’est une journée bien souvent prise sur un temps personnel très attendu – situation qui peut évidemment générer de la frustration et de la contrariété. Déposer ses craintes, se connecter à ses ressentis permet à chacun, par la suite, d’entrer dans une posture d’écoute de soi et d’écoute des autres.
Les participants expriment également leurs attentes : avoir des échanges en équipe, des outils concrets, découvrir de nouvelles façons de faire. Lors de ces moments, je constate les freins, les résistances, les questionnements des professionnels, qui sont légitimes et doivent être accueillis. Ceux-ci me semblent le plus souvent issus d’une culture collective portée inconsciemment. Élèves nous-mêmes pendant de nombreuses années, nous sommes bien souvent imprégnés d’une vision de ce que doit être l’école.
Les CPS jalonnent tout le socle commun depuis 2015, explicitement ou en filigrane, et sont parfois vécues comme une injonction descendante. Elles génèrent une tension face aux apprentissages dits disciplinaires. L’acquisition de ces compétences n’appartiendraient-elles pas à la sphère familiale ? En quoi relèvent-elles de notre mission, de notre responsabilité d’enseignant ? Comment terminer le programme en prenant le temps de développer les compétences de coopération ? Sommes-nous surs que ces compétences soient nécessaires ou même prioritaires parfois ?
Nos questions, nos réticences, nos peurs, voire nos autocensures peuvent briser l’élan de nos réflexions et de nos expérimentations. Il s’agira alors d’identifier toutes ces questions et ces craintes, de prendre le temps d’y réfléchir seul et en équipe pour entrer par la suite dans les apports de la formation. Les journées de formation collective sur le thème des CPS ont pour premier objectif de maitriser l’importance des émotions, du stress, de la gestion de conflits et de la coopération, comme autant d’éléments et d’outils pouvant être mis en place dans notre quotidien.
Ces formations sont l’occasion pour chacun d’approfondir ses propres CPS avec l’appui et l’entraide du groupe, préalable pour que nous puissions ensuite les développer chez les élèves. Prendre soin de nous en tant que professionnels de l’éducation doit être considéré comme un temps essentiel ; prendre soin de soi, prendre soin des autres et de la planète.
J’utilise souvent cette métaphore du masque à oxygène. Lors d’un incident en avion, la priorité est de mettre son propre masque pour ensuite être en capacité de le faire pour les autres. Si nous faisons les choses en sens inverse, nous n’avons le temps ni d’aider les autres, ni de nous sauver nous-mêmes.
Nous devons expérimenter des outils pour identifier, apprivoiser, surmonter nos émotions, pour nous (re)connecter à ce qui nous anime, sans quoi nous risquons de nous épuiser. Nous pourrons ensuite avancer plus sereinement vers une communication constructive avec les élèves, les familles et les collègues. Les élèves ont besoin d’adultes qui soient au clair avec eux-mêmes et avec leurs objectifs, des adultes confiants qui pourront leur donner les clés de compréhension de notre monde.
Une enseignante de lettres me disait, après une journée de formation, qu’elle avait retenu l’importance de prendre des temps, même courts, pour se ressourcer, pour se reconnecter à ses propres motivations. Mère de quatre enfants, elle ne prenait plus le temps de lire. Suite à la formation, elle a replacé quelques minutes de lecture dans sa journée et ces temps ont été bénéfiques pour se retrouver avec elle-même et par conséquent être ressourcée pour accompagner ensuite les autres. La formation collective a également l’avantage de mutualiser les découvertes et les expérimentations avec nos collègues ; c’est ce qui permet par la suite d’échanger, d’envisager des mises en œuvre possibles, de se rassurer, de se soutenir.
J’ai observé des enseignants qui s’invitaient mutuellement à un exercice de respiration lorsque le besoin s’en faisait sentir. L’équipe s’inscrit alors dans une dynamique de construction et de coopération, point d’appui puissant tant pour les professionnels que pour les élèves qui apprennent par l’exemplarité. Même la joie reprend sa place dans ces temps de partage et d’expérimentation.
Il semble ensuite naturel que, lorsque nous nous sommes approprié ces expérimentations, il soit plus facile de les partager et de les développer ensuite auprès des élèves. Il s’agit de « faire du soi », c’est-à-dire d’exercer son sens critique puis de faire siennes les propositions, les démarches ou les stratégies découvertes.
En tant qu’enseignants, nous sommes des chercheurs autant que des passeurs et il convient de le prendre en compte. Nous avançons pas à pas, nous tâtonnons, nous errons, et la bienveillance envers nous-mêmes et envers nos collègues est de mise. Bien souvent, nos avancées semblent minimes ; mais ce serait oublier « l’effet papillon ». Un enseignant me disait : « Maintenant lorsque je sens que la classe n’y arrive plus, je prends un temps de pause active avec les élèves et ça fonctionne !» Façon d’enclencher, même modestement, un cercle vertueux.
Enfin, la formation collective, semence pour la mise en œuvre des CPS, est à même de favoriser la naissance d’une nouvelle dynamique d’équipe. Mieux se connaitre crée un climat serein nécessaire pour les échanges, les réflexions, les projets et les changements. Ces journées permettent de partager points de vue, besoins, envies… et d’en débattre. Elles invitent certes à développer nos propres CPS, notre empathie, notre esprit critique et coopératif mais elles permettent également d’aller plus loin. L’équipe est amenée à réfléchir, recenser, construire, réajuster, relire, acter des mises en œuvre et des projets.
Les réunions d’équipe sont inondées de tâches administratives et organisationnelles et laissent rarement place aux questions de fond : que voulons-nous pour les élèves ? Quels sont les savoirs à maitriser pour que nos établissements puissent « former des citoyens autonomes, responsables, entreprenants… et heureux » comme nous y enjoint Jérôme Saltet, directeur du groupe Play Bac et passionné par les questions éducatives. Soulever les questionnements, identifier les accords et les désaccords au sein d’une équipe constituent une condition sine qua non pour identifier ou non des hésitations et cela peut se faire lorsque les CPS sont au cœur du groupe.
Un professeur de mathématiques dans un collège costarmoricain, exprimait, lors d’une session, sa difficulté à proposer certaines modalités permettant de développer les CPS, à faire le choix d’un travail de recherche coopératif autour d’une notion et donc d’y consacrer trois séances au lieu d’une seule. Les échanges, et l’appui du chef d’établissement, ont permis de valider l’importance de développer les compétences de coopération, de réflexion et de prise de décision en groupe.
Dans ce même établissement, plusieurs semaines après une formation collective de deux jours balisée à la fin d’une année scolaire dans un lieu extérieur à l’établissement, je faisais un temps d’échange avec le directeur pour un bilan. Il a évoqué des « microchangements » positifs tant pour l’équipe que pour les élèves. Il observe une équipe plus soudée, dont les acteurs se soutiennent les uns les autres. Il constate des changements de postures, des enseignants faisant davantage preuve d’initiative ou prenant des responsabilités. Une dynamique d’entraide et de motivation s’est installée grâce, selon lui, à ces deux journées de formation ; un temps de respiration et de réflexion en équipe autour des enjeux pour l’éducation aujourd’hui.
Ainsi, à la rentrée, des projets ont été mis en place. Des enseignants ont exprimé leur volonté de développer le pouvoir d’agir des élèves en les impliquant concrètement. Ils se sont appuyés sur les questionnements et les motivations des élèves, ce qui a abouti à un podcast sur le développement durable. D’autres enseignants ont identifié leur besoin d’agir pour les élèves décrocheurs. Ils sont partis de leurs observations pour faire naitre chez ces élèves la motivation, donner du sens et faire du lien entre les apprentissages avec leur quotidien. Ils ont alors mis en place des ateliers, un mercredi par mois pour les élèves concernés avec des professionnels de l’artisanat.
Il me semble que tout ceci est une bonne illustration de « la force du collectif », présentée régulièrement notamment par Denis Cristol, chercheur associé au CREF (Centre de recherches éducation et formation) de l’université Paris Ouest Nanterre. Les solutions, les forces, les idées sont dans le groupe, quel qu’il soit. La formation permet cet espace-temps pour recenser, confronter, choisir et agir mais elle permet aussi un espace-temps pour que les idées, les talents de chacun, de chacune s’expriment. Ces temps sont féconds pour la dynamique de groupe, les projets futurs et pour construire l’école de demain.



