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Journées d’automne du CRAP

Une table ronde autour de Laicité et citoyenneté

par Jean-Charles Léon et Jérôme Train

12 novembre 2015

Pendant ses journées d’automne, le CRAP-Cahiers pédagogiques avait organisé, le 19 octobre, une table ronde autour des questions de laïcité et de citoyenneté, alors qu’après une période d’apaisement, les débats ont repris.


Différentes notions de la laïcité sont en concurrence et amènent des décisions au nom de ce même concept : une laïcité qui protège et une qui exclut. L’injonction à transmettre les valeurs de la République est plus forte que jamais mais une évolution est en cours. L’objectif de cette table ronde était d’en cerner les enjeux.

Pour Pierre Kahn, qui est un des « pères » du programme d’éducation morale et civique et universitaire à Caen, « transmettre les valeurs de la République » est loin d’être simple ; il faut réfléchir aux conditions qui rendent légitime l’utilisation d’une telle expression, en la faisant passer de son état dogmatique à son état critique. Il pointe alors trois difficultés :

- réduire l’EMC à la seule dimension « civique ». L’EMC aborde aussi les questions morales. Les valeurs de la République y ont leur place, mais que leur place, à côté d’autres aspects essentiels (dilemmes moraux, formation du jugement…).

- la signification même de l’expression : que signifie « transmettre des valeurs » ? Il ne s’agit pas uniquement de les faire connaître, mais de les partager, c’est-à-dire de les rendre désirables. Des connaissances sont indispensables. Mais elles ne transmettent aucune valeur. En fait, enseigner des valeurs suppose des modalités pédagogiques particulières, un climat scolaire et un fonctionnement de l’école qui ne fassent pas apparaître ces valeurs comme de la fausse monnaie. D’ailleurs, la référence à ces valeurs est contreproductive si l’école continue à sélectionner…

- le contenu de ces valeurs à enseigner. Elles sont mentionnées dans le programme : devise de la République, laïcité, esprit de justice, refus de la discrimination. Pourquoi veut-on que les futurs citoyens se les approprient ? Par exemple, la devise renvoie à des devoirs manifestes de l’État, et la question se pose d’en faire un devoir des citoyens ? Les parents y sont ils tenus par rapport à leurs enfants ? C’est parce qu’ils n’y sont pas tenus que l’État l’est. On demanderait aux personnes d’intérioriser les exigences de laïcité, ce que certains appellent la laïcité de conscience. A partir de quand le projet d’une transmission de valeurs de la République se transforme-t-il en nouvel ordre moral et civique ? Il conviendrait d’élucider ce qui relève des devoirs du citoyen et des devoirs de l’État. Le projet tel qu’il est formulé est en quelque sorte exempté d’une telle élucidation d’où des confusions potentielles et d’éventuelles dérives.

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Françoise Lorcerie, chercheure au CNRS, cible son intervention sur la relation qui se trouve faite entre laïcité et islam. Le débat est vif depuis 1989 depuis la première lecture en terme d’intrusion de l’Islam dans l’espace scolaire. A cette occasion le Conseil d’État a rendu un avis lisant le droit qui protège l’expression religieuse : au titre de liberté religieuse, les élèves avaient le droit de manifester leur religion en portant les signes qui leur conviennent dans le respect l’ordre public. Cette position du Conseil d’État a heurté le sentiment collectif concernant ce qui est permis de faire à l’école et concernant les libertés que l’on peut donner à l’Islam dans notre société. Un décrochage s’est opéré entre ce que les gens trouvent légitime et le droit. Cela pose un véritable problème de fond et de ressenti émotionnel dans l’espace démocratique.

On a tout de suite senti que cette garantie de liberté offerte aux musulmans, heurtait un profond sentiment de suspicion voire d’aversion envers cette religion, la majorité de la population répondant « non » à la légitimité de la décision.

Invention de l’intégration

En 1990, le gouvernement Rocard a « inventé » le terme d’intégration comme l’acceptation de différences culturelles tout en s’efforçant de valoriser les ressemblances et réduire les différences : favoriser le « vivre ensemble » et le faire accepter à l’opinion publique. On avait accepté qu’existe des différences tout en s’efforçant de valoriser les ressemblances. Cela faisait le jeu de l’assimilationnisme. Il n’a en effet jamais été question de soutenir par de l’argent public des activités cherchant à valoriser les cultures différentes.

On dit aujourd’hui que la séparation du politique et du religieux est impossible pour les musulmans, la place de la femme choquante, la menace terroriste bien réelle, et qu’il existe des territoires perdus de la république quand les musulmans deviennent majoritaires. Cette vision de l’islam fait que les personnes identifiées comme musulmans ne sont pas montrés comme loyaux pour la République et pour la laïcité. C’est pourtant une valeur que les musulmans défendent et revendiquent et pour laquelle ils sont loyaux dans leur grande majorité. Ils ont appris à la connaître comme protectrice, même s’ils sont fatigués d’être stigmatisés. Ils sont content d’être dans ce système, confiant, recherchant la mixité et pas le communautarisme . La réalité de l’Islam est très méconnue en France. Je renvoie à l’excellent livre de Bernard Godard, La question musulmane en France.

Rechercher la rencontre

Ce qui est décisif pour former à la laïcité et aux valeurs de la République, c’est la rencontre, Celle-ci permet d’acquérir des connaissances et un certain sentiment de sympathie, voire d’empathie. Mettre ensemble des gens qui ont des positions différentes en situation de s’en parler et d’échanger à partir de ces positions, c’est ça la laïcité. Le cadre ménagé par le système institutionnel qui est le nôtre est là pour le permettre. Il s’agit de faire du commun, du rapprochement et de la proximité intersubjective. C’est très précieux pour les gens qui ont un malaise dans la société majoritaire. Et Françoise Lorcerie de faire part de ses expériences positives en ce sens dans l’académie d’Aix-Marseille.

Discussion à visée démocratique et philosophique

Troisième intervenant, Michel Tozzi expose un outil essentiel, cité explicitement dans le programme d’EMC : la discussion à visée démocratique et philosophique.

Trois compétences rendent une discussion « philosophique » :

  • un questionnement et une dévolution de la discussion aux élèves. L’enfant finit pas se mettre publiquement en discussion, en questionnement
  • un effort pour définir les mots. Il faut arriver à avoir une certaine consistance du concept. Il faut que les enfants se mettent d’accord sur les mots, et la distinction conceptuelle peut se faire progressivement. Le concept est progressivement défini.
  • la justification rationnelle des propos que chacun est amené à tenir.

L’animateur est une vigie intellectuelle dans le débat. Le rôle du maître est de faire en sorte que se produisent les processus intellectuels à base de questionnements. On peut parler alors d’apprentissage philosophique.

Ainsi, la discussion à visée démocratique et philosophique nécessite un président de séance avec des règles justes, un « reformulateur » qui institutionnalise l’écoute : il se branche sur l’autre, il essaie de comprendre ce qu’il a dit, il redit ce qu’il a dit. La reformulation est la meilleure compréhension d’autrui.

Cheminement intellectuel

C’est par ce cheminement intellectuel que progressivement les enfants vont être en capacité de produire des processus intellectuels à base de questionnements, de définitions, d’argumentations. Ce sont ces habitus qui font que les élèves deviennent des interlocuteurs valables philosophiques. Dans ce type de discussion, en se confrontant à la différence, on sort enrichi. LA DVDP, c’est la vie démocratique dans la classe.

Paul Grolleau, formateur pour une collectivité territoriale, apporte le regard décalé de quelqu’un d’extérieur à l’Éducation nationale. Il a aussi l’expérience d’une responsabilité dans la catéchèse au niveau départemental puis national, puis il a été responsable territorial dans une grande commune. Pour lui, il règne sur les questions de la laïcité une grande ignorance.

Raison et passion

Que met-on sur ce mot ? Tout se dit et quelquefois le contraire de tout. Il y a une réelle transformation des réponses à la phrase : « la laïcité pour moi c’est… » entre le début et la fin d’une formation. Il faut mettre de la raison là où il y a beaucoup trop de passion.

Il est important de ne jamais perdre de vue la question de la finalité de la laïcité. Il est capital de poser la question du « pour quoi » ? La laïcité, c’est permettre à tous ceux qui vivent sur le territoire français de vivre ensemble, avec leurs visions du monde différentes, quelle que soit leur croyance. Pour vivre ensemble, la France a inventé un principe d’organisation des institutions qui grâce à la séparation des églises et de l’état et la neutralité de l’espace public assure à tous une liberté individuelle et une égalité de traitement. La laïcité est au service de la liberté. Ainsi, si la neutralité s’impose à tous les agents de la fonction publique, ce n’est pas le cas pour les usagers. Cette distinction capitale entre fonctionnaires et usagers est non seulement méconnue mais se fait jour d’étendre aux usagers les obligations qui s’imposent aux agents, aux fonctionnaires. La loi de 1905 a privatisé la religion !

Mais religion affaire privée n’a jamais dit religion affaire cachée. La jurisprudence du Conseil d’État est constante. Il y a volonté actuelle de certains d’extension du champ de la laïcité dans le secteur privé, les entreprises. La laïcité concerne avant tout le secteur public. C’est l’État qui a à être laïque. Il faut distinguer les lieux et distinguer la laïcité du fait religieux dans les différents espaces. Tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui ne relèvent pas de la laïcité..

L’Observatoire de la Laïcité a publié des guides pratiques pour les collectivités locales, les associations et les entreprises rappelant la loi et le comportement à adopter dans les différentes situations. Ces guides sont différents montrant ainsi que le champ d’application de la laïcité est différent.

Au cours du débat avec la salle

Pierre Kahn précise que dans le programme d’EMC, la laïcité n’est pas un concept central, elle est plus présentée comme un principe, un cadre juridique, pas une « valeur ».
Michel Tozzi parle de laïcité d’indifférence et de laïcité de confrontation selon les termes de Paul Ricœur. Cette dernière commence quand on pense que l’autre ne pense pas comme moi et que je vais discuter avec l’autre. C’est une laïcité de confrontation qui n’est en rien une laïcité de combat. Quant à la laïcité d’indifférence, c’est : « je pense ce que je veux, de toutes les façons je ne changerai pas d’opinion avec ce que va dire l’autre ».

Un des enjeux est de faire réfléchir les élèves sur l’origine de leurs croyances, les mettre à l’épreuve de l’expérimentation. On doit leur dire : « Tu as le droit de t’exprimer mais tu as le devoir d’argumenter. »

Jean-Charles Léon et Jérôme Train

A noter : d’autres débats sur les mêmes sujets sont organisés par d’autres ces temps-ci. Après la Ligue de l’enseignement, signalons le prochain colloque de l’IREA-SGEN-CFDT où l’on retrouvera d’ailleurs Françoise Lorcerie (27 et 28 novembre cité scolaire Paul Bert, Paris 14e).

Sur la librairie

 

Quelle éducation laïque à la morale ?
Que s’agit-il d’enseigner, pour ce qui ne peut se réduire à une discipline scolaire ? Dans quel objectif, entre pacification des relations et formation du jugement moral ? Qui pour le faire, dans quel cadre ? Bien des questions, et ce dossier ose dès maintenant des réponses, dans la conviction que nous touchons là à un rôle fondamental de l’école.