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Revenir à l’école

Une pédagogie coopérative sans contact ?

Sylvain Connac

Les conditions de reprise de l’école sont en lien avec un protocole sanitaire évidemment très strict. Pour autant, les enfants qui seront en classe restent des enfants, avec leur potentiel de vie, leur curiosité naturelle et leur élan vers les échanges avec des copains et des copines. C’est pour cela qu’organiser de la coopération est judicieux, autant pour « faire groupe » que pour être en rapport avec des savoirs. Cet article présente ce qui semble possible pour tous.

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En raison de la crise sanitaire qui nous touche et a des influences importantes sur l’organisation de l’école, la distanciation physique nécessaire entre les élèves modifie les conditions d’exercice de la coopération.

Avec la continuité pédagogique, les élèves sont moins présents pour faire groupe, ou alors de manière réduite par l’intermédiaire des classes virtuelles, des tchats ou autres fils de discussions, pas toujours en présence d’adultes. En raison de cette séparation des corps (et donc des regards, des postures, des micro-gestes qui aident tellement les enseignants à ajuster leurs interventions auprès des enfants et des jeunes), l’école à distance a nécessité de nombreux aménagements, réduisant souvent les effets de l’intervention pédagogique.

C’est ce qui a fait dire à beaucoup que l’école par écrans interposés, ce n’est pas véritablement l’école. En effet, l’altération des relations induites par la distanciation augmente considérablement les risques de ségrégation entre les élèves, conduisant un grand nombre d’entre eux, malheureusement parmi les plus fragiles et les plus pauvres, à ne pas se sentir concernés par les échanges via les supports numériques et à progressivement s’en dégager.

Des classes reconstituées

Avec la fin de la fermeture des écoles, sous certaines conditions à priorité sanitaire (pour garantir la priorité de toute action d’éducation : protéger), les classes vont en partie pouvoir se constituer à nouveau. Pas toutes et, pour une période non encore déterminée, pas dans leur totalité. Des petits groupes d’enfants vont donc se retrouver dans des salles de classe, avec un enseignant présent. Cette reprise de relations à proximité va libérer toute une série d’empêchements et autoriser à nouveau à enseigner avec plus de chances de voir les élèves apprendre.

Le retour à cet « ordinaire partiel » va faciliter la reprise d’enseignements plus proches de ce qui est possible à l’école. Au début, il y aura une période d’explication des règles de santé et de protection. Puis, ce retour en classe favorisera, pour les élèves, l’appropriation de nouveaux savoirs, non encore abordés pendant la première partie de l’année scolaire, pour continuer à « transmettre le trésor de connaissances et de valeurs progressivement construit par les générations précédentes » [1]. Malheureusement, le temps est compté et les jours d’école restants sont en nombre réduit, d’autant plus qu’il va aussi falloir faire tourner les groupes et que les élèves ne seront pas en classe à temps complet.

Que faudra-t-il donc enseigner en priorité ?

Quelles places accorder à la coopération pour qu’elle puisse améliorer le travail d’apprentissage des élèves ?

Les savoirs à enseigner

Sur les objets d’apprentissages à travailler avec les élèves, Jean-Pierre Astolfi [2] défendait l’importance des « contenus-noyaux ». Je trouve dans ce concept didactique un intérêt fort à distinguer l’essentiel du secondaire [3], parmi tout ce que l’on doit enseigner. Il aide à effectuer une sélection, en particulier vers les savoirs essentiels (les « ce sans quoi ») et ceux liés à ce que nous vivons en cette période pandémique.

Un « contenu-noyau » (ou notion-noyau) est reconnaissable par l’obstacle intellectuel qu’il contient. C’est cet obstacle qui en fait une non-évidence et qui justifie que l’école y accorde un statut d’importance spécifique. Par exemple, concernant l’apprentissage du nombre en cycle 3, la notion de nombre décimal, ainsi que celle de fraction, sont des contenus-noyaux. En effet, il n’y a rien, à priori, d’évident à ce que, par exemple, “3,14” soit inférieur à “3,6”, de même que “0,7” puisse aussi s’écrire « 7/10 » et correspondre à un partage équitable de dix parts. De même avec la règle de conjugaison : « je les mange » et non « je les mangent ». En histoire, les contenus-noyaux sont relatifs à une période précise, autour d’objets ou d’enjeux prêtant à la critique et la réflexion.

Une fois ces notions et contenus noyaux délimités, il semble opportun de les aborder en évoquant les grandes découvertes scientifiques et les progrès de la santé publique (ce qui peut rassurer), en suscitant de l’esprit critique (pour une vérification des informations) ou de la géographie (on nous parle de plein de pays qui deviennent proches, avec un destin commun)… Une organisation coopérative du travail des élèves présents en classe est également possible. Elle est même souhaitable, puisque c’est la plus-value de l’école que de pouvoir tisser des relations pour mieux apprendre.

L’aménagement de la salle

La disposition géographique des tables et des chaises semble avoir besoin de répondre à trois nécessités : favoriser plusieurs formes de coopération, autoriser quelques déplacements (pour rencontrer un camarade ou l’enseignant) et réduire les croisements entre enfants.

La proposition ci-dessous présente des petits groupes de trois élèves, avec des tables espacées au moins d’un mètre et disposées de telle sorte que chacun peut travailler seul, échanger avec ses partenaires, avoir accès aux informations projetées sur le tableau, se déplacer pour se rendre à une table d’aide (voir plus bas) ou une table ou un espace d’appui (l’endroit où l’enseignant se trouve lorsqu’il préfère ne pas circuler parmi les élèves), selon un chemin qui sépare les entrées et les sorties des groupes (marqué au sol au moyen de scotch de couleur).

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Le travail en groupe

La coopération commence par du travail en groupe. Certes, la proximité habituelle n’est pas encore possible. Mais, autour d’une situation-problème propre à chaque contenu-noyau, après un temps de trois ou quatre minutes de réflexion individuelle, des groupes de trois élèves peuvent être constitués (les appariements au hasard semblent les moins problématiques). À l’aide d’ardoises (distribuées pour un usage personnel), les enfants peuvent alors se présenter mutuellement les réponses qu’ils ont apportées, puis échanger sur leurs désaccords (il ne sert à rien de chercher un terrain d’entente systématiquement commun, une stratégie de complaisance qui ressemble souvent à de l’évitement de penser).

Au bout de cinq à dix minutes (c’est le temps moyen nécessaire pour faire émerger ces désaccords), l’enseignant peut reprendre la main sur la conduite du collectif pour, d’abord, noter au tableau toutes les réponses divergentes pensées par les enfants, ensuite continuer à alimenter le doute et l’incertitude dans leur esprit. Ce n’est que lorsqu’il « sent » que ce doute est suffisamment installé (sous forme de besoins exprimés de connaître « la réponse »), qu’il peut présenter les savoirs utiles pour la résolution de la situation-problème et, avec eux, les nouvelles problématiques qui s’ouvrent à la pensée. En termes de cognition, cette forme de coopération permet de travailler la compréhension de contenus nouveaux. Elle est objectivée par une trace écrite que les élèves collectent dans leurs documents, qui leur sera ensuite utile pour faire le travail de mémorisation.

L’aide, l’entraide et le tutorat

Ces entrainements sont possibles en classe. Mais ils le sont aussi à distance. C’est pour cela que mon avis est de réserver en priorité au temps scolaire ce qui conduit à des processus de compréhension individuelle, coopérative puis collective. Je pense qu’il sera plus difficile, avec la distanciation physique, d’organiser des réseaux d’aide, d’entraide et de tutorat au sein d’une classe. Toutefois, quelques pistes sont envisageables, notamment pour donner la possibilité aux élèves de poursuivre le travail réalisé à la maison, mais avec la richesse de la présence de camarades.

Un tétra’aide individuel [4] pourra être construit par chaque élève, afin que celles et ceux qui ressentent un besoin de recevoir une aide puissent le communiquer. En alternative au tétra’aide, un aimant peut être distribué à chaque élève pour qu’ils puissent déposer sur un espace métallique des feuillets d’offres et de demandes d’aide. Avec les plus âgés, il est envisageable de les autoriser à utiliser leurs téléphones pour s’envoyer des messages au sujet de ces aides à organiser.

Une table d’aide peut être réservée à ces coopérations ponctuelles, l’aidant et l’aidé s’y retrouvant pour échanger discrètement, avec l’appui supplémentaire d’ardoises (et éventuellement d’une plaque de plexiglas si cet équipement est possible – disponible auprès des fournisseurs des professeurs de technologie). Il sera alors nécessaire de demander aux enfants de passer une lingette sur la table qu’ils viennent de quitter.

Peut-être aussi que des « points de connaissances » pourront être ouverts à l’initiative d’élèves qui en manifestent la demande, autour de l’enseignant ou d’un élève-moniteur volontaire, pouvant rester suffisamment à l’écart, par exemple devant un des tableaux blancs de la classe (à la manière de ce que propose Vincent Faillet). Il est alors nécessaire que chaque élève reçoive un feutre à usage individuel.

Le travail en équipe

Le retour en classe est aussi l’occasion de proposer aux élèves de se lancer ou de poursuivre des projets. Soit individuels, soit en équipe (de 3), autour de thèmes à l’initiative des élèves ou proposés par l’enseignant (en lien plus ou moins étroit avec les savoirs scolaires abordés). Ces démarches de projet ont besoin de ne pas assimiler les élèves en simple exécutants d’idées qui leur seraient imposées. Pour cela, ils suivent une démarche qui les implique de plus en plus :

  • quelques séances de sensibilisation à la thématique générale
  • un brainstorming collectif pour dresser la liste de tous les projets envisagés
  • l’organisation, la mise en œuvre et le suivi des projets choisis par les élèves (seuls ou en équipe, répartis entre les travaux en distanciel et à l’école)
  • le partage et le bilan des projets qui sont finalisés par une présentation devant les camarades, pouvant ainsi réagir en posant des questions ou en donnant un avis.

Ces projets peuvent être de plusieurs natures : de la recherche documentaire, une création artistique, technologique ou architecturale (des maquettes par exemple), des expériences scientifiques (avec du matériel que les élèves ne s’échangent pas et régulièrement nettoyé), de l’écriture …

Quoi de neuf, conseils coopératifs et discussions démocratiques

La présence des élèves en classe permet également la tenue des dispositifs coopératifs collectifs, tels que les « Quoi de neuf ? » (pour échanger oralement sur la présentation de points de vue, d’événements ou d’objets), les conseils coopératifs (pour organiser la vie du groupe dans la classe et suivre l’avancée des projets) ou des discussions démocratiques (pour penser à plusieurs autour de sujets qui préoccupent le groupe, pas forcément liés à la crise sanitaire actuelle). À cet effet, une affiche pourra être utilisée par les enfants pour s’inscrire à ces différents moments de parole :

Quoi de neuf ? Conseil coop Discussion
Prénom - Titre Je propose

Prénom - Titre

Je propose de parler de…
Je veux remercier

Prénom - Titre

Les discussions à visées démocratique et philosophique peuvent également explorer des sujets qui touchent l’actualité, au regard du « monde d’après ». Par exemple, s’interroger collectivement sur les changements à envisager, à partir d’une phrase comme : « Un trajet en avion du Caire à Seattle dépense autant d’énergie que celle nécessaire à construire les pyramides de Gizeh » [5]. Les jeunes d’aujourd’hui étant les adultes-citoyens de demain, la façon de conduire la classe dans ces jours de reprise peut contribuer à « changer la société ».

Jeux coopératifs et marchés de connaissances

Dans les conditions actuelles, l’organisation de marchés de connaissances me semble très compliquée. Je propose que nous attendions le retour d’une vie meilleure pour en faire profiter enfants et parents.

En revanche, il est possible et souhaitable de faire vivre aux élèves des jeux coopératifs de manière récurrente, d’autant plus que les activités de récréation risquent d’être fortement perturbées. Ces jeux ont pour objectif de faire vivre aux élèves des moments de plaisirs à plusieurs et d’affermir les liens de confiance et d’amitié entre eux. Il n’est pas encore envisageable de proposer des jeux coopératifs avec du contact physique ou avec beaucoup de matériel.

Voici quelques idées :

  • « Passez le geste » : un élève montre un geste répétitif, son voisin l’imite et en ajoute un nouveau, et ainsi de suite, jusqu’à ce que quelqu’un, aidé du groupe, ne parvienne plus à effectuer l’enchainement.
  • « Les dominos » : les élèves sont en cercle ; chacun cherche un point commun avec ses deux voisins. Puis, un élève commence en disant : « avec … (le prénom de son voisin de gauche), nous avons pour point commun … ». Les places peuvent ensuite être interverties.
  • « La cache » : un élève dissimule secrètement un petit objet dans la classe. Le groupe doit ensuite lui poser des questions (il ne peut répondre que par oui ou par non) pour retrouver son emplacement. Quand quelqu’un pense avoir trouvé la cache, il se lève et vérifie. S’il a tort, le groupe poursuit les questions, s’il a raison, le nombre de questions qu’il a posées établit un record pour la classe, à battre par la suite. Il est possible de faire de même avec un nombre, un mot, un pays, un évènement historique, une énigme scientifique…

Cette période pandémique est particulièrement stressante, pour les adultes que nous sommes mais aussi pour les enfants et les jeunes qui nous voient fragilisés. J’ignore si la reprise de l’école est justifiée à la date prévue ou aurait méritée d’être reportée à plus tard. Toutefois, cette reprise est inéluctable et nos sociétés ne fonctionnent pas pour vivre sans école. Des élèves vont revenir en classe. Avec toutes les précautions sanitaires possibles, une organisation coopérative de leur travail est l’occasion de redonner une part d’humanité à leur quotidien, avec des moments partagés, des joies, des conflits, des rires, des apprentissages et du jeu. Cela ne résoudra pas cette fichue pandémie, mais tout ce que ces jeunes vont vivre grâce à leurs enseignants, ainsi que la manière dont ils vont les vivre, sont autant de paris gagnés sur leur avenir, et le nôtre collectivement.

Sylvain Connac
Maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université Paul-Valéry de Montpellier, membre du comité de rédaction des Cahiers pédagogiques


À lire également sur notre site :

Maintenir de la coopération dans la classe à distance, par Angélique Libbrecht

Visiter une classe coopérative pour trouver des réponses, par Angélique Libbrecht

« C’est à plusieurs que l’on apprend tout seul », par Sylvain Connac et Stéphanie Fontdecaba


[1Charles Hadji, « Penser l’après : Pour une école de l’essentiel », publié sur le site de The Conversation, le 1er mai 2020 : https://theconversation.com/penser-lapres-pour-une-ecole-de-lessentiel-137005

[2Voir le hors-série numérique n° 53 des Cahiers Pédagogiques, « Actualité de Jean-Pierre Astolfi », p. 30.

[3À noter que cet avis n’est que particulier, avec l’éclairage d’échanges avec des enseignants qui se préparent à revenir en classe (Guillaume Caron, Cécile. Morzadec, Cyril Lascassies, Aurélie Guillaume, Jean-Michel Zakhartchouk, Laurent Fillion…) et des recherches en pédagogie conduites dans des contextes de non-pandémie. Nous ne disposons malheureusement pas encore de recherche sur les conditions actuelles d’exercice des enseignants avec les élèves.

[5Dominique Bourg, « Notre civilisation vient de recevoir un avertissement », article paru dans Le 1, n°294 du 29 avril 2020, p. 3. https://le1hebdo.fr/journal/numero/294/notre-civilisation-vient-de-recevoir-un-avertissement-3819.html (réservé aux abonnés)

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