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Psychologues de l’Éducation nationale

Qui dois-je sacrifier ?

Delphine Riccio

12 novembre 2020

Quand l’actuelle crise sanitaire vient compliquer encore un peu plus la tâche des psychologues de l’Éducation nationale, déjà très peu nombreux et pas toujours bien considérés. Inquiétudes, questionnements et malaise de l’une d’entre eux.


Paul Lehner [1] décrivait récemment que mon métier de psychologue de l’Éducation nationale spécialisé dans l’orientation était impossible : « À travers son histoire, on voit que les conseillers d’orientation n’ont jamais réussi à occuper une place reconnue, valorisée et stable au sein de l’école. Ils ont toujours vu leur métier changer. Leurs missions ont toujours été augmentées et redéfinies. Ils ont toujours dû batailler pour leur reconnaissance. » [2]

Avec la crise sanitaire, les CMP (Centre médicopsychologiques) sont encore un plus débordés, les médecins scolaires aussi. Dès la rentrée, on m’interpelle pour plusieurs jeunes en situation de refus anxieux scolaire ou de mal-être psychologique.

Fonction Tampon, mission qui s’ajoute. Je vous le demande : qui dois-je sacrifier ?

Les jeunes dont la dépression marque leur visage (ou leurs bras scarifiés) chaque jour ? Le mal-être ça n’est pas mon travail, c’est le problème des CMP ? Dix-huit à vingt-quatre mois d’attente... Il faut que je me « blinde » ? Se blinder face aux enfants déprimés, anxieux, abusés sexuellement, battus, maltraités psychologiquement, aux familles en détresse psychologique ou sociale ! Et un rendez-vous de vingt-cinq minutes, est-ce suffisant ?

Les futurs décrocheurs scolaires ? Ou les « absentéistes cognitifs » ? Ces jeunes passifs en classe qui semblent avoir posé leur cerveau à l’entrée de l’école, faute de sens et à cause d’une estime de soi scolaire dans les chaussettes ?

Les jeunes en situation de handicap, qui ont besoin d’accompagnement ? Ma mission s’arrête-t-elle dès que j’ai réalisé mon bilan psychométrique (passation-restitution-rédaction représentent sept heures de travail) pour la MDPH (Maison départementale des personnes handicapées) ? Du moment qu’ils sont casés…

Tous ceux qui ont du mal à construire leurs parcours d’orientation ? On observe que 19 % des candidats a effectué sur Parcoursup un vœu en LAS (Licences accès santé), qu’un étudiant sur cinq se projette sur un métier médical ! D’ailleurs le rapport PISA de l’OCDE du 22 janvier 2020 [3] révèle que les aspirations des jeunes sont moins diversifiées aujourd’hui qu’il y a vingt ans : la moitié des jeunes se projettent seulement sur les dix mêmes métiers !

Les équipes pédagogiques ? C’est bien connu, travailler seul dans son coin, c’est tellement mieux… Mon éclairage de psychologue est inutile, n’est-ce pas ! Et puis les enseignants sont tout à fait compétents et formés à l’accompagnement à l’orientation, non ? Rappelons simplement que les heures d’accompagnement au choix d’orientation ne figurent ni dans l’emploi du temps des élèves, ni dans celui des profs. On parle de vingt-quatre heures en 4ème, trente-six heures en 3ème, cinquante-quatre heures heures pour chaque année au lycée mais ces heures sont mentionnées « à titre indicatif » dans les textes officiels. Tant pis si beaucoup d’usagers se plaignent d’un accompagnement insuffisant pour que les élèves puissent construire un projet d’orientation !

Formation, organisation, institution

La formation est encore plus nécessaire aujourd’hui, pour comprendre l’impact de la crise sanitaire sur les jeunes. Justement, l’Apsyen (Association des psychologues et de psychologie dans l’Éducation nationale ; spécialité éducation, développement et conseil en orientation) a organisé un webinaire sur les « impacts de la crise sanitaire sur les adolescent.e.s, et leurs liens à l’école » une matinée en septembre, suivi d’échanges l’après-midi avec les collègues du CIO (Centre d’information et d’orientation) pour nourrir nos pratiques dans ce contexte particulier de pandémie. Heureusement que nos collectifs de travail existent, organisation essentielle pour nous permettre de penser et répondre à la diversité des problématiques que nous rencontrons !

Alors, il me faut organiser mon travail différemment ? Oui, oui, j’essaie, parce qu’en intervenant sur quatre lieux différents, mon temps est compté. Mais voilà, je dois faire face à une nouvelle bataille : difficile de faire une séance en classe, ça supprime une heure de cours. Quant à prendre trois ou quatre élèves qui ont une question proche et ainsi gagner du temps, là non plus ça ne plaît pas trop, car ça perturbe les cours.

Ce qui manque c’est la confiance. Des problèmes, il y en a toujours. Mais quand mon travail consiste avant tout à donner bonne conscience à un système :
« Le jeune a vu la psy ?
Oui
Alors le travail est fait. »

Ça, ça me déprime.

Il faut s’y faire, il suffit juste de courber l’échine et continuer à sourire. Les personnels de l’Éducation nationale sont globalement en souffrance, tous épuisés par les contraintes liées à la crise sanitaire, qui se surajoutent aux difficultés existantes avant le confinement. Je n’en rajoute pas.

Je ne suis qu’un pion. Ainsi au cours de l’été, je reçois mon arrêté d’affectation au CIO près de chez moi. Les établissements où mes interventions sont prévues se situent à maximum vingt minutes à vélo. Avec joie, je fais ma rentrée. Le 2 septembre, le rectorat m’appelle. On m’envoie un nouvel arrêté pour le CIO situé à quarante kilomètres de chez moi, soit une heure de route en voiture.

Je ne suis qu’un rouage du système Éducation nationale. Il faut continuer, il faut fonctionner.

Delphine Riccio
Psy-EN dans l’académie d’Orléans-Tours


À lire également sur notre site :
Les conseillers d’orientation. Un métier impossible, recension de l’ouvrage de Paul Lehner
Les chantiers de l’orientation, parties 1 et 2, par Bernard Desclaux
Orientation : circulez, y a rien à voir ! Par Bernard Desclaux


[1Paul Lehner est docteur en science politique, enseignant-chercheur en sciences de l’éducation à l’Université de Cergy-Pontoise. Ses travaux portent sur les politiques éducatives en matière d’orientation, la professionnalisation des conseillers d’orientation et la formation des enseignants du premier et second degré. Son dernier ouvrage s’intitule Les conseillers d’orientation. Un métier impossible, PUF, 2020, recensé sur notre site.

[2Dans une interview au Café pédagogique du 10 janvier 2020

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