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Tribune

Pour un nouveau manuel scolaire

12 mai 2015

En marge ou alors en plein cœur du débat sur les projets de nouveaux programmes pour l’école élémentaire et le collège, des enseignants pointent un grand absent des discussions : le manuel scolaire. Ils plaident pour (et publient) des manuels numériques collaboratifs. Selon eux, «  le manuel ne peut plus rester à l’écart des profondes transformations en cours dans l’éducation  ».


Craintes sur le devenir des langues, anciennes et vivantes, réactions vives face à des formulations jugées tantôt démagogiques, tantôt jargonnantes : les nouveaux programmes, la réforme du collège et maintenant le plan numérique pour l’école déchaînent les passions, les fantasmes, et mettent l’école sous les feux de l’actualité. Un acteur (spectateur ?) discret mais essentiel de ce changement n’a pourtant toujours pas fait son entrée dans le débat : il s’agit du manuel scolaire.

Le ministère de l’Éducation nationale lance aujourd’hui une grande consultation auprès des professeurs au sujet de cette réforme. Notre objet n’est pas ici de nous positionner pour ou contre cette réforme, mais d’apporter un éclairage supplémentaire en faisant entendre notre voix sur la nécessaire (r)évolution du manuel scolaire.

Une opportunité historique de repenser le manuel scolaire

Souvent critiqué mais rarement interrogé, le manuel scolaire est l’objet qui, pour nos élèves et leurs parents, retranscrit les programmes dans un langage plus accessible et visuel. Si très peu de citoyens lisent effectivement les programmes officiels, ils sont nombreux à ouvrir les manuels scolaires de leurs enfants.

Pourtant, les réformes se succèdent, et les manuels scolaires, eux, ne changent pas. Comparez un manuel de 1990 et un manuel de 2015 : toujours rédigé par une poignée d’enseignants, sa forme – majoritairement papier, sa structure et son contenu ont peu évolué. Le manuel reste un objet figé, fermé sur lui-même. Que s’est-il passé depuis 1990 ? L’avènement d’Internet, du travail collaboratif, la démocratisation d’une société de la connaissance et de l’information, et pas moins de 6 réformes du collège.

Non, le manuel ne peut plus rester à l’écart des profondes transformations en cours dans l’éducation. Pour accompagner les évolutions en cours - apprentissage par projet, travail collaboratif, utilisation intelligente des technologies, croisement des disciplines, le manuel scolaire doit se transformer en profondeur dans sa forme et dans les horizons qu’il offre. C’est à nous, professeurs, de nous le réapproprier, pas simplement comme utilisateurs mais aussi et avant tout comme auteurs, pour le réinventer et le libérer de ses contraintes éditoriales.

Les professeurs doivent reprendre la main

Sur des blogs, sur des forums, des milliers d’enseignants partagent quotidiennement leurs travaux, partagent leurs expériences, confrontent leurs approches. Fragmentés, dispersés, cette énergie et ce savoir-faire se perdent sur la toile.

Nous qui sommes face à la réalité du terrain chaque jour avec nos élèves, nous qui n’avons pas attendu l’avènement du web 2.0 pour créer du contenu, partager, collaborer, nous qui cultivons notre expertise pédagogique et scientifique : nous sommes les mieux placés pour penser le manuel scolaire dont les élèves, leurs parents et nous-mêmes avons besoin.

Le nouveau manuel scolaire : changeons de paradigme !

Pour permettre à chaque enseignant de s’approprier les ressources, de les enrichir et de les adapter aux besoins des élèves, le nouveau manuel scolaire doit être publié sous licence libre, à l’image des manuels Sésamaths ou Lelivrescolaire. fr. Produit de l’intelligence collective, il est le reflet de la diversité des approches et de la forte volonté d’innovation des enseignants – qui redeviennent auteurs. Lieu vivant d’échanges et de partage, le manuel doit devenir un lien entre la communauté d’enseignants, les élèves et leur famille.

Ce manuel doit intégrer le numérique comme une seconde nature, et non plus seulement un outil complémentaire au papier. Nous sommes conscients des difficultés techniques que la majorité des enseignants rencontre encore, sur le terrain. Pour tirer profit des potentialités du numérique, nul besoin d’équipements ou d’outils compliqués, mais l’accompagnement des enseignants et des élèves est nécessaire et crucial. Nous sommes partisans d’une utilisation réellement guidée d’outils numériques simples, à la portée de tous.

Le numérique – sans être la solution à tout – est une chance pour nos élèves. Il leur donne accès à une richesse documentaire et une interactivité stimulante car elle colle à leurs usages. Le manuel de demain, c’est un manuel connecté au monde qui nous entoure et à l’actualité. Plus que jamais, c’est à nous, professeurs, d’aiguiller les élèves dans ce vaste monde qu’est Internet et de forger leur esprit critique face à la profusion des ressources.

Là où le papier impose la standardisation, le numérique permet d’individualiser les apprentissages. C’est la fin de l’élève «  moyen  » auxquels s’adressent les manuels actuels : chaque élève a besoin de contenus qui s’adaptent à son niveau pour travailler et progresser à son rythme, et le numérique est à cet égard un formidable outil de suivi pédagogique. Le manuel doit permettre à chaque élève, ainsi qu’aux enseignants et aux parents qui l’accompagnent, de suivre facilement ses progrès dans un environnement valorisant.

Indépendamment de la critique ou du soutien que l’on peut formuler à l’égard de cette réforme, cette révolution du manuel scolaire est une nécessité pour faire avancer l’école.

Marie Blieck, professeur de Français (78)
Estelle Recht, professeur d’Anglais (61)
Stanislaw Eon du Val, professeur de Français (Istanbul)
Arnaud Mercier, professeur d’Histoire-géographie (77)
Émilie Blanchard, professeur d’Histoire-géographie (92)

Tribune cosignée par 1 000 professeurs de la communauté Lelivrescolaire. fr (liste des signataires :), qui créent des manuels scolaires collaboratifs, open source et innovants pour le collège et le lycée. 40 000 professeurs et 500 000 élèves utilisent ces manuels.