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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Plaidoyer pour la solidarité éducative

Fadi Makki

7 novembre 2019

Fadi Makki est un homme en colère, une saine colère. Enseignant d’EPS dans un collège du Pré-Saint-Gervais, tout près de Paris, il a pleuré deux anciens élèves fauchés à l’adolescence par une violence rangée souvent du côté de la fatalité. Lui, la fatalité, l’inéluctable, il préfère les dépasser pour rechercher les causes et les solutions. Rencontre avec un professeur éducativement engagé.


Kewi en octobre dernier, Aboubakar l’an passé, deux collégiens victimes de ce qui est désigné laconiquement par la presse, comme « une guerre des bandes de cité », deux gamins qui n’étaient pas « dans les embrouilles », juste deux enfants solidaires de leurs copains, pris dans un système où l’appartenance à un groupe l’emporte souvent sur la raison. D’autres encore, au cours de l’été, inconnus, tombés pour des luttes entre bandes de villes voisines le Pré-Saint-Gervais, Romainville et Les Lilas, ennemies au nom d’un prétexte tu ou oublié.

Comme toujours, comme depuis le moment où il a mis le pied dans le monde de l’éducation, comme entraîneur de football, en tant qu’animateur pour l’éducation populaire puis enseignant, Fadi Makki a tiré le fil de ses questions pour aller au-delà des constats, comprendre ce qui se joue, puisé du côté de la sociologie, des sciences de l’éducation et du rap, des explications et des amorces de solution. « Il y a toujours une histoire qui se met en place et construit le territoire, là c’est une histoire de casquette oubliée puis subtilisée il y a vingt ans qui déclenche une cascade de bagarres depuis. »

Il y a trois ans une de ces batailles se déroule devant son collège, une collègue s’interpose malgré ce qui ressemble à un « flingue brandi ». La violence des faits choque, mobilise l’équipe enseignante qui débraye. Lui commence une véritable enquête, se rend à la mairie, questionne, échange avec ses élèves. « Je me suis rendu compte que la dynamique en œuvre est la même dans de nombreux secteurs populaires. Elle ressemble à celle que j’ai connue dans la partie du XIIIe où j’ai grandi. »

Il met en place un théâtre-forum où des jeunes venus des trois quartiers « en guerre » se rencontrent pour réfléchir sur le phénomène des gangs et créer ensemble des scénettes. Il utilise le morceau de Disiz la Peste, Poisson rouge, qui raconte des violences entre quartiers dues à l’achat d’un poisson rouge qui a mal tourné, un récit grave et humoristique. Parmi les élèves, Racha, « intelligente mais avec des rapports parfois violents avec le système scolaire » explique clairement ce qui a conduit Aboubakar vers la mort, ce qui l’avait poussé à se mêler à la bagarre. « Elle était plus lucide que les adultes. »

Récupération

Le projet perd de sa substance lorsqu’au décès de l’adolescent, les mairies le récupèrent pour le transformer en produit de communication. « Ça m’a mis en colère. Il a fallu faire un film avec un texte très dirigé sans rapport avec ce qui avait été fait avant avec les gamins. » Ces derniers apprécient toutefois l’expérience, la rencontre avec d’autres, qui viennent de quartiers honnis et qui sont désormais des complices de création. D’ailleurs, Racha revient le voir en début d’année scolaire pour que l’expérience se renouvelle.

Lui, choisit de traiter de sujets de société plus larges. « J’ai souhaité ne pas traiter uniquement de la violence sur laquelle s’est créé le roman entre les territoires car tous les gamins en perdition vont avoir besoin de se construire une histoire personnelle. » Il cite le sociologue Marwan Mohammed qui a étudié les bandes en montrant en quoi et comment elles sont un espace de socialisation et de construction. « Les gamins qui se font embarquer dans cette histoire-là sont des enfants dont l’histoire familiale n’a pas été transmise ou qui est en miettes. Il y a une différence entre un enfant qui connaît l’histoire de son grand-père et celui à qui on dit juste "on a sué pour arriver ici, alors il faut que tu réussisses à l’école pour t’intégrer". S’ils sont en difficulté à l’école, cela s’effrite et ils ont besoin de construire leur histoire personnelle ailleurs. »

Il raconte l’heure de vie de classe, organisée en conseil coopératif, juste après la mort de Kewi. Ibrahim, qui en est à son troisième collège après deux exclusions, souhaite raconter sa version des faits, explique que tout s’était décidé la veille au soir après un appel reçu d’un copain lycéen menacé par une bande rivale. La solidarité imposait de l’accompagner.

Deux publics mêlés

Le collège du Pré-Saint-Gervais a la particularité de mêler deux publics qui d’ordinaire se côtoient peu : des enfants venus de familles aisées avec un épais capital culturel, installées là par le mouvement de la gentrification, et d’autres vivant dans des milieux pauvres voire précaires. Un collégien de la première catégorie, s’étonne, demande si le fait d’être du Pré-Saint-Gervais est l’unique cause de la menace. Ibrahim confirme et rajoute que c’est aussi parce qu’ils sont des garçons. Les filles de la classe souhaitent couper court à l’échange, fatalistes parce que, disent-elles, les garçons ne vont pas changer et que les adultes ne peuvent pas comprendre. « C’est nécessaire de travailler l’esprit critique et d’aller sur le thème de la solidarité. L’essentiel est de déconstruire la solidarité par la violence, fondée sur la défense d’un territoire, l’aide apportée à un copain, pour la bâtir sur autre chose. Il faut aussi construire des liens avec les adultes pour que les enfants soient en confiance, reconstruire un tissu social pour de vrai. »

Pour lui, l’éducation, au sens large du terme, incluant tous les acteurs du territoire qu’ils soient du monde sportif, associatif, de l’école, ou de la famille, doit jouer un rôle premier, en reliant les uns aux autres, loin d’une posture de spécialiste d’un domaine. Il met en exergue de ses propos la citation « il faut tout un village pour élever un enfant ». Il cite le film Banlieusards de Kery James et la question traitée lors du concours d’éloquence qu’il raconte : « L’État est il seul responsable de ce qu’il se passe dans les banlieues ? » « C’est une question qui nous agite dans mon collège mais aussi dans les quartiers populaires dont l’état de délabrement ne leur est pas imputable. Il existe un défaut de solidarité et un attentisme par rapport à ce qui est en train de se passer. »

Un atelier escalade lors d'un séjour classe transplantée dont le mot d'ordre était la coopération

Élargir le débat

Il regrette que le débat ne s’élargisse pas au-delà de la question des moyens et que l’on ne s’interroge pas plus sur « Qu’est ce qu’enseigner ? ». « Est-ce dialoguer avec quatre élèves et reprocher aux vingt-et-un autres de ne pas écouter ? Est ce qu’enseigner s’arrête à la porte de la classe ? ».

Là encore, il s’est plongé dans l’histoire de l’éducation et la sociologie pour comprendre. Il souligne le poids du principe de l’égalité des chances lorsqu’il n’est pas corrélé avec les différences sociales et culturelles qui l’écornent si elles ne sont pas prises en compte. Donner accès au meilleur pour tous est un leurre lorsque les uns arrivent à l’école avec des codes que les autres n’ont pas.

L’erreur pour lui provient du choix qui a préludé à la création du collège unique, sur une idée généreuse, celle de casser le cloisonnement entre un système pour les pauvres et l’autre pour les milieux sociaux aisés ou moyens. Plutôt que celui d’une école primaire supérieure, c’est l’idée d’un modèle calqué sur le lycée qui a prévalu avec des enseignants spécialistes de leur matière plutôt que des professeurs polyvalents. La création des zones d’éducation prioritaires en 1982 a tenté d’adoucir les constats d’échec. « L’enseignement passe beaucoup par l’abstraction, la conceptualisation. Or, tous n’ont pas les clés pour le faire. Beaucoup de gamins ne parviennent pas à se projeter dans des activités dénuées de projet ou sans manipulations concrètes. Cela a du sens pour certains élèves mais pas pour tous. »

La progression plus que le résultat

Fadi Makki met en place des réponses dans le cadre de ses cours et de sa mission de prof principal. Pour le trajet vers le gymnase d’une durée de quinze minutes, un élève est tour à tour responsable d’un petit groupe pour développer l’esprit de solidarité. Pendant les séances, il met l’accent sur la progression plus que sur le résultat, s’attarde sur le dépassement du sentiment d’échec avec le constat des progrès réalisés. Il se sent parfois à l’étroit dans sa discipline que les élèves n’associent pas toujours à un temps de travail puisqu’il est exempt de mémorisation de leçon et qu’il n’est pas statique. « L’objectif est en dix heures sur une activité de leur faire vivre des situations pour leur donner des bagages, qu’ils trouvent le plaisir d’essayer, de rater, de retenter et de progresser. Je cherche à adapter l’activité au niveau de chacun pour leur proposer de les amener juste au dessus du niveau qu’ils ont. »

En tant que professeur principal, il tente de diffuser auprès de ses collègues l’idée d’une sanction avant tout éducative, qui interroge l’élève visé, mais aussi les pratiques pédagogiques. Il se souvient d’une heure de vie de classe où l’exclusion d’un élève lors d’un conseil de discipline avait soulevé l’indignation unanime des élèves, avec le constat que les adultes l’avaient rejeté parce qu’il étaient dans l’incapacité de gérer une situation.

« Les enfants se montrent souvent plus aptes à l’empathie et à la réflexion sociale que les adultes. » Parce que, ce qui le met en colère, c’est l’impuissance sourde, la difficulté à regarder autour de soi, vers ce qui entoure l’école et influe sur son fonctionnement, le retranchement vers les principes et le quant-à-soi, et, en filigrane, le renvoi à la responsabilité individuelle, vers le « si lui y arrive, c’est que tu peux le faire aussi ». Or, « la culture d’élitisme n’est pas pour moi compatible avec une école démocratique pour tous. Il faudrait plutôt parler de solidarité, de communauté d’apprenants, permettre à chacun de trouver sa place plutôt que de mettre toujours en avant un principe d’égalité des chances. L’apprentissage n’est pas une compétition, c’est dur, c’est une remise en jeu de ce que l’on sait déjà, mais aussi de tout un rapport à soi, à l’image qu’on a de soi, aux choses sur lesquelles on ne se sent pas compétents et qu’on nous demande de faire. »

Changer tout

Il explique que les initiatives individuelles, les innovations mises en place localement, ne sont pas suffisantes, qu’il faut changer le système en entier et ses références. « Lors des entretiens de début d’année que je mène avec les 3e en tant que professeur principal, la majorité des élèves, même les bons, souhaitent que l’année passe le plus vite possible, ont l’impression de vivre en apnée. » Il faudrait pour lui dépasser les cadres, mettre les enfants en situation d’apprenants avec des projets trois ou quatre fois par an.

Il voit bien qu’en cas de souci, le réflexe collectif dans la salle des profs sera la recherche du coupable ou du sauveur plus que de la cause, le coupable étant souvent l’élève ou ses parents, sans s’attarder sur la nature moralisatrice du discours, sans s’arrêter sur les conflits de loyauté possibles entre histoire familiale et cadre scolaire, sans prise en considération des différences culturelles, sociales, par rapport au modèle dominant dans l’idéal d’une éducation égalitariste. Il souligne le risque d’une école, outil de domination sociale, érigée en sanctuaire au dessus de tout, de son environnement même où l’identité professionnelle des enseignants se définit strictement autour de la transmission des savoirs.

Responsabilités

Pourtant la réalité est là, aux portes et dans la cour des écoles. « L’élève ne peut pas laisser ses soucis à la porte d’un endroit qui serait hors de son environnement. » Dans son collège, particulier par le mélange de publics opposés, il voit bien ce que la mixité pourrait apporter avec la solidarité comme clé de voûte. « La démocratisation c’est bien, mais le problème c’est quand un seul modèle est proposé. L’idée serait plutôt de favoriser le mélange des cultures pour éviter l’exercice de domination. »

Dans le film Banlieusards, deux répliques des finalistes qui se répondent et se complètent lui semblent définir ce qui se joue. Soulaymann déclare : « Je ne laisserai ni à vous ni à l’État le pouvoir de décider pour moi, victime ou soldat, gardez bien en mémoire lequel de ces deux fut mon choix. » Lise, quant à elle, livre cette définition : « L’État, dans ma bouche, ce sont ceux qui, avec la complicité des médias, ont réussi à monter une partie des Français contre une autre, en manipulant froidement les conséquences, sans jamais s’intéresser aux causes, ceux-là portent une responsabilité ».

Alors oui, ce qui le met dans une saine colère, c’est de voir s’ériger le paravent de l’élitisme républicain pour laisser un système exclure des enfants qui pourraient pourtant y trouver un remède à la fatalité, c’est de voir les responsabilités se confronter plutôt que de se conjuguer.

Monique Royer

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