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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Mai 1968, une onde longue et fertile

Raoul Pantanella

22 mars 2018

Au cours d’une semaine où mai 68 se rappelle à notre mémoire, Raoul Pantanella nous offre son témoignage, celui d’un acteur de ce que l’on nommait alors « les événements », un acteur parmi tant d’autres, mais pas seulement. Il nous raconte aussi le parcours d’un militant qui, à l’heure de la retraite, ne s’est pas arrêté. Portrait d’un optimiste pour qui le changement vient toujours de la base vers le sommet.


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Il a, dit-il, vécu mai 68 « à fond la caisse ». Il était alors « un prof en costume cravate dans un système éducatif très vertical, hiérarchique, figé. Tout cela sentait le renfermé, le moisi, la vieille culture dite "bourgeoise" qu’on avait commencé à secouer. » Il était déjà militant, communiste et engagé syndicalement au SNES. Il se souvient avant tout d’une fête partagée avec les étudiants et les élèves, d’un élan démocratique, d’une parole enfin donnée aux lycéens sur leur vie à l’école, sur leurs propres apprentissages. Il était en lien avec les mineurs du bassin de bauxite de Brignoles dans le Var, pour les convaincre de rejoindre le mouvement, même si pour eux, qui l’avaient peu connue, les reproches faits à l’école étaient lointains. Ils entendirent cependant les chants de la lutte, une lutte commune contre une société à l’âme triste.

Il cite le « nous n’avons pas fait cela sans rire » de Daniel Cohn-Bendit en écho à la façon joyeuse, sans arme ni sang, dont il vivait cette révolution. L’administration était défaillante, le lycée fermé, et les idées, les mots se propageaient, associant les élèves et les professeurs, du moins ceux qui n’étaient pas indifférents ou effrayés, une minorité dans le fourmillement de la jeunesse. Le bac cette année-là était repoussé, réduit à un oral. « Nous avions du temps pour réfléchir à une autre organisation possible de l’établissement et à changer nos propres modes d’enseignement. » Nous étions à une époque où nul conseil d’administration n’accueillait des représentants des enseignants et des élèves.

La question de la formation

Sur les murs de la Sorbonne était écrit le slogan « professeurs, vous nous faites vieillir ». Le questionnement était vif, la prise de conscience forte, mais la remise en cause a été lente. Les idées de l’éducation nouvelle, du mouvement Freinet, avaient peu touché le secondaire. Il a mesuré les effets de mai 68 longtemps après, dans des initiatives comme la création d’un véritable outil de formation par Alain Savary en 1982, les MAFPEN (Missions académiques pour la formation des personnels de l’Éducation nationale). « L’onde de choc de mai 68 s’est propagée très fort dès le début, fertile, longue, avec des répercussions qui se sont manifestées loin de 68 et continuent de se manifester. Ce ne sont pas que les idées, les individus aussi ont évolué, se sont mis à vivre différemment, dans leurs relations au travail, leurs relations amoureuses, dans la famille. » Il a le sentiment que ce mouvement-là « a donné une chiquenaude au système pour qu’il devienne plus humain ».

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Citation extraite du livre "Les murs ont la parole" édité par Tchou en juillet 1968.

Il était alors professeur de français. Ses collègues n’avaient reçu aucune formation particulière à l’issue de leur concours. Lui était passé par l’école normale d’instituteur d’Aix-en-Provence, une parenthèse qui lui avait offert la chance de se former, d’être sensibilisé aux pédagogies expérimentées dans le primaire.

De l’Italie à l’École normale

Enfant d’immigrés italiens, il dit avoir eu beaucoup de chance de faire de belles rencontres qui l’ont mené jusque-là. Arrivé d’Italie à dix ans, ses quatre années d’école ont été effacées et il a tout recommencé depuis le CP où ses jambes trop grandes cognaient ses genoux contre les tables minuscules. La guerre était passée par là avec ses bombardements sur le Monte Cassino près duquel il grandissait, loin de son père retenu par des combats en Sicile. Il se souvient de l’arrivée clandestine, du français qu’il a appris, de cette époque étrange « où l’on avait mis les morts à table ».

Il fait le parcours en accéléré jusqu’au CM2, dans la classe de Monsieur Vincent, « un instituteur merveilleux qui m’a obtenu la dispense pour passer le concours d’entrée en sixième ». Au collège, la chance lui sourit à nouveau avec la rencontre d’un professeur de français, Monsieur Maggiani, qui lui fait passer le concours d’entrée à l’École normale. Il est reçu major de sa promotion puis obtient le bac avec mention. « Chaque fois, il y a eu un passeur, quelqu’un qui m’a réellement boosté. Je ne savais rien mais il y a toujours eu quelqu’un qui m’a fait la courte échelle. Toutes ses rencontres-là étaient fondées sur le fait que je n’avais pas d’appui culturel à la maison mais un grand appui affectif. » Il devient maître d’école, un métier hautement considéré par ses parents au regard de ce qu’il représentait socialement en Italie. Il s’oriente finalement vers l’enseignement du français en secondaire puis, dans les années quatre-vingt, devient formateur.

Les MAFPEN sans peine

C’était du côté de Nice, dès la création des MAFPEN. On lui propose de contribuer à la construction d’une formation des enseignants du secondaire jusque-là inexistante. Là aussi, les idées fusent pour faire d’un stage une réponse aux problèmes concrets rencontrés par les enseignants, en allant au plus près, dans leur établissement. L’aventure a duré quinze ans. Puis les MAFPEN ont été intégrés aux IUFM, le foisonnement s’est délité, les moyens se sont ternis, la formation a disparu. C’était l’heure aussi du départ en retraite.

Entre-temps, il y a eu la rencontre avec les Cahiers pédagogiques avec un stage où le besoin de réflexion collective a été ravivé. Il devient correspondant académique, contribue au comité de rédaction puis devient rédacteur en chef aux côtés de Jean-Michel Zakhartchouk. En 2010, il écrit un ouvrage sur les TPE (Travaux personnels encadrés) mis en place pour les classes de première et terminale. Il se souvient avec délectation d’un congrès sur le sujet organisé à Lyon avec une intervention percutante de Philippe Meirieu. Il retrouve des échos de ces TPE, édulcorés depuis, dans l’actuelle réforme du Bac, qui met en avant l’organisation d’une soutenance à l’oral. « Quand on ébranle, c’est long mais ça paye. C’est dans ces élans-là comme en mai 68 que sont nés des moments essentiels qui marquent le système éducatif. La création des MAFPEN, les TPE sont des moments charnières parmi d’autres. Les Cahiers ont toujours contribué fortement à ces réflexions. J’y suis rentré parce qu’ils étaient dans le coup en nous donnant les outils pour réaliser des formations. »

L’optimisme contre la stagnation

Il regarde l’époque actuelle, la politique éducative comme un moment de stagnation et de retour à des choses dépassées. « Je ne crois pas au côté novateur du ministère actuel et de ce ministre-là et je ne vois rien de quelque chose qui pourrait lancer du nouveau. » Il pointe le danger de la marchandisation de l’éducation comme une erreur qui se paiera un jour. Humaniste, il la juge « humainement inacceptable ». Toutefois, il pose un regard optimiste sur l’avenir au vu des innovations, des enthousiasmes qui surgissent de ci, de là. « Le changement vient toujours d’une poussée de la base vers le sommet. À un moment donné, il y aura certainement des équipes au pouvoir qui pourront s’emparer de cette poussée tectonique, lente mais certaine. Je suis pessimiste uniquement sur la politique actuelle, mais cela finira un jour. »

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Citation extraite du livre "Les murs ont la parole" édité par Tchou en juillet 1968.

Il regarde avec plaisir l’outil numérique donner un nouveau souffle à la pédagogie institutionnelle et au mouvement Freinet. En ex-professeur de français, il ne s’effraie pas de l’évolution de la langue, rappelle que la langue française est née d’un usage dévoyé du latin. Il fait entièrement confiance aux jeunes pour glisser une graine de révolution dans l’époque. « L’avenir adviendra et il sera bon. Le pessimisme ne conduit à rien sauf à la déploration, cela ne rend pas heureux. Et je veux être heureux. »

Militant toujours

Il n’a pas choisi de cultiver ses rosiers mais plutôt d’être militant encore, de contribuer à des combats contre l’injustice flagrante. Il a été président d’une association de prévention spécialisée, créée pour venir en aide à des jeunes en déshérence. Puis, faute de crédits, il a vu ses éducateurs un à un licenciés, a dû se battre cette fois pour qu’ils ne soient pas laissés sans solution. Aujourd’hui, il a le projet d’agir auprès des migrants pour les accompagner, adoucir leur arrivée brutale en France. « C’est un loisir extraordinaire de pouvoir penser les choses. Toute ma vie j’ai été un militant dans le lux, sans patron pour me licencier. » Il explique qu’il a milité toujours et milite aujourd’hui parce qu’on lui a donné la possibilité de penser sa vie, la vie, la vie des autres, la possibilité d’agir politiquement.

Son parcours, il le dédie à ses parents aimants, aux belles rencontres et à une chance qui devrait s’offrir à tous. Il évoque des « images fertiles », chères à Éluard, des instants qui ont éclairé sa route, celui de son père ouvrier agricole, écrasé par la chaleur dans les vignes à labourer, celui de sa mère, jeune mère en Italie, contrainte par un prêtre de s’agenouiller au passage d’une procession. Comme les migrants d’aujourd’hui qui arrivent par la mer, il se rappelle le petit bateau pris de nuit clandestinement entre Vintimille et Saint-Jean-Cap-Ferrat. L’époque était différente, la France ouvrait les bras à une main-d’œuvre manquante. Sans doute aimerait-il rendre au centuple les mains qui lui ont été tendues. Ses engagements, ses combats se nourrissent de ces images éclairantes et son optimisme de ces infimes traces laissées par une révolution printanière et joyeuse dans sa vie et la vie des autres.

Monique Royer


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