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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Les Savanturiers : le chemin de l’investigation scientifique

Ange Ansour

13 avril 2017

Faire de l’élève le chercheur de ses savoirs, de l’enseignant un pédagogue-chercheur, l’idée des Savanturiers est née d’une rencontre entre Ange Ansour, une enseignante en recherche permanente, et François Taddei, un biologiste investi dans les questionnements sur l’éducation. Rencontre avec un dispositif qui mise sur l’ouverture de l’école vers la démarche scientifique d’investigation pour que les apprentissages soient les fondations d’une intelligence en construction.


Avant d’être professeure des écoles, Ange Ansour était traductrice au Ministère des Affaires étrangères. Son entrée dans son nouveau métier se fait à mi-temps, à Bagneux en 2006. Rétrospectivement, elle voit dans ce temps partiel une aubaine pour réfléchir à sa pratique professionnelle, poser les difficultés d’une débutante plongée sans réelle formation dans le grand bain pédagogique. Rapidement elle se lance dans des petits projets, un des premiers sera avec l’Observatoire de Paris. «  Il s’est passé quelque chose de différent en comparaison des interventions ponctuelles. Il y a eu un travail en commun, des interrogations, la représentation d’un certain horizon pour le travail scolaire. Fondamentalement, ce qui a émergé est l’appartenance au même monde. «  Elèves, enseignante et chercheuse, nous étions tous travailleurs du savoir et chercheurs à notre niveau.  »

Dans son école en zone d’éducation prioritaire, l’équipe construit des projets, s’y épuise même. Elle constate parfois, chez les élèves, une absence de lien, un risque d’empilement entre les apprentissages nés de toutes ces initiatives. Son souci est celui de l’efficacité : «  comment mon travail va bénéficier à l’élève. Comment passer de la curiosité au travail de structuration, de catégorisation et de conceptualisation ? Quel rôle y joue la production par l’élève ?  ». Elle dessine des pistes à l’occasion d’une collaboration avec le Commissariat à l’Énergie Atomique sur les sciences du vivant. Elle s’inspire du cadre commun européen de langues qui prône le réinvestissement constant des connaissances et compétences acquises, de la Main à la Pâte en tant que dispositif de didactique scientifique. Elle souhaite que la démarche d’investigation proposée à l’élève s’accompagne d’une réflexion sur le rôle de l’enseignant, sur la différenciation pédagogique permettant à chacun d’aller d’un point A à un point B. Elle croise la route de François Taddei. Ils échangent sur la notion de recherche, universelle pour le chercheur, personnelle pour l’élève. Petit à petit, au gré des lectures et des discussions, le projet des Savanturiers s’affine, progressivement les apports de la recherche irriguent son questionnement de praticienne. Réinvestir un savoir suppose une capacité d’abstraction tissée de relations de causalité suscité par l’inédit pour aboutir à une pensée conceptuelle. Ce schéma repose sur l’expertise de l’enseignant qui organise la collaboration «  pas comme un graal de la pédagogie mais vue comme une éthique de chercheur : je travaille pour une communauté et je suis éthiquement responsable de ce que je produis pour ne pas induire l’autre en erreur  ».

«  Le projet de rationalité est pour moi un projet pour l’école  ». Ange Ansour est née à Beyrouth, là où les puissances étrangères voient dans leurs écoles une vitrine de leur système de pensée. Le lycée français y jouit d’un prestige venu des Lumières avec une approche perçue comme rationnelle et propice au développement d’un sens critique. «  En histoire, par exemple, l’école française donne des vrais outils pour réfléchir à partir de textes. Ailleurs, l’approche sera purement patriotique  ». Cette approche est celle qu’elle apprécie pour que la pertinence de l’analyse l’emporte sur le brouillard des idées toutes faites, des approximations, des interprétations hâtives de faits aléatoires. Pendant ses études de philosophie, elle apprécie l’épistémologie et se familiarise avec la démarche d’investigation scientifique. En 2013, elle intègre le Centre de Recherche Interdisciplinaires dirigé par François Taddei. Le projet prend une nouvelle ampleur avec un volet sur l’accompagnement des enseignants autour de l’ingénierie pédagogique plus que sur la didactique des sciences. L’idée est de développer l’expertise enseignante, là où il est possible d’agir, sur la compréhension profonde des mécanismes des savoirs. Elle est, en filigrane, de faire des enseignants «  des pédago-chercheurs  » qui vont s’interroger, avancer avec un degré d’incertitude mais aussi une responsabilité éthique sur ce qui est enseigné et appris. Neuf Moocs sont ouverts ou en cours de production en détournant le concept. Compagnons pour réaliser un projet dans sa classe, ils proposent aussi différentes façons de suivre le MOOC, dans son intégralité ou, grâce à des balises, sur un thème particulier. Ils ont été conçus comme une bibliothèque composée aujourd’hui de quatre cent cinquante capsules que le visiteur consulte et utilise à sa guise. Cinq cents projets ont éclos en trois ans, huit mille enseignants ont suivi une formation ou se sont inscrits aux deux premiers Moocs sur les neurosciences et la climatologie.

Pour chaque projet Savanturiers, la co-production est de mise avec le scientifique mentor de la classe. En amont, un travail de co-conception s’effectue avec l’enseignant pour envisager plusieurs scénarios concomitants. Ce moment est d’importance car il prépare le lâcher-prise, celui du scientifique par rapport à la rigueur de sa discipline, celui de l’enseignant vis à vis du déroulement de son cours. Le temps de préparation est celui d’une négociation conceptuelle et pédagogique pour deux acteurs qui n’ont pas forcément les mêmes objectifs. «  Il faut expliquer au chercheur qui sont les élèves, analyser son rôle de mentor, celui qui permet d’acquérir la ramification de la pensée  ». Les Savanturiers se propagent dans les classes avec une exigence forte qui impose de revoir l’approche pédagogique, les gestes professionnels. Tout part des questions des élèves, imprévues, parfois hors-sujet, pour nourrir ensuite la réflexion outillée par des ressources documentaires. Les domaines scientifiques dépassent le cadre strict des sciences dures pour embrasser les sciences humaines, la sociologie, l’histoire ou le droit. La démarche d’investigation celle qui fait de l’élève, un chercheur de sens, un constructeur de ses savoirs s’affranchit des limites universitaires pour ouvrir les fenêtres de l’école et faire rentrer la complexité pour mieux l’apprivoiser.

Savanturiers commence à se diffuser hors des frontières, au-delà même de la francophonie, en Grande-Bretagne ou encore en Chine. Les ressources sont progressivement traduites en anglais. Une évaluation est menée par une équipe de chercheurs pour comprendre et faire évoluer les Savanturiers en se basant notamment sur des auto-évaluations conçues avec des enseignants.

La création d’une «  communauté de connaissance réunissant praticiens et chercheurs  » est à l’étude avec des réseaux locaux d’ambassadeurs, de pédago-chercheurs. Ange Ansour se définit comme une idéaliste, une idéaliste qui emprunte de rationalité scientifique, serait-on tenté de rajouter, un cocktail de compléments contraires liés par le souffle d’une utopie salutaire.

Monique Royer

Les Savanturiers : https://les-savanturiers.cri-paris.org/

Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier.