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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Le second souffle né de la classe coopérative

Cécile Morzadec

12 janvier 2017

La classe coopérative n’est plus l’apanage exclusif du primaire. Dans le secondaire, des initiatives se développent, comme au lycée Louis-Armand d’Eaubonne où Cécile Morzadec enseigne l’espagnol. Elle nous raconte comment la création et la mise en œuvre d’une classe coopérative a donné un nouvel élan à son envie d’enseigner et un souffle nouveau au travail collectif.


Enseigner allait de soi, pour elle qui, adolescente, s’imaginait pour s’amuser professeure d’espagnol. A l’IUFM, sa vision idéalisée du métier se heurte au conformisme, à l’uniformité des méthodes proposées. Elle s’interroge sur la notion de liberté pédagogique, sur sa marge de créativité. Sa tutrice sème le doute, lui prévoyant une carrière difficile du fait de son manque présumé d’autorité. Alors, elle choisit ce thème-là pour son mémoire, celui de l’autorité, comme un pied de nez. Et puis, dès sa titularisation, elle reçoit une belle bouffée d’oxygène avec un stage sur les activités ludiques en cours d’espagnol, avec des idées qu’elle puise pour animer ses séquences.

Son premier poste est celui qu’elle occupe toujours à Eaubonne. Dès ses débuts, elle initie un club de théâtre. Progressivement, elle construit ses méthodes pédagogiques pour rendre son enseignement vivant, intéressant et communiquer aux élèves le goût de la langue espagnole. Elle repère les ouvrages et ressources consacrés aux langues du GFEN (Groupe français d’éducation nouvelle). Elle inscrit ses classes dans des projets e-twinning pour collaborer avec des lycéens d’autres pays européens. Elle participe aussi à des projets ERASMUS+ dans l’idée d’enrichir ses pratiques avec des idées venues d’ailleurs, d’autres contextes éducatifs.

Elle regarde également du côté du numérique avec l’ouverture d’un blog où elle met tous ses cours et ses supports à disposition des élèves mais aussi d’autres enseignants d’espagnol. Elle ouvre une rubrique pour que les lycéens puissent aussi publier. Bref, elle invente sans cesse, ouvre sa classe. «  Il y a des moments où je panique à l’idée que l’inspectrice débarque et voie que je ne fais plus ce qui est préconisé  », confie-t-elle.

Le temps du doute

Pourtant, Cécile Morzadec ressent au bout de quinze ans d’enseignement une certaine lassitude, malgré les initiatives, malgré les échanges. La faute sans doute au nombre de classes auprès de qui elle fait cours deux heures seulement par semaine ; pas assez pour réellement construire une relation pédagogique. Elle identifie aussi la cause du côté de la matière qu’elle enseigne. L’apprentissage d’une langue est un exercice qui ne favorise pas l’approfondissement des sujets. «  La barrière de la langue ne permet pas d’aller au fond des choses.  »

Le doute s’installe lorsque le renouvellement des programmes augmente le travail de préparation, alors qu’une classe manifeste son ennui sans que sa pédagogie ne parvienne à l’amoindrir. Elle songe à s’orienter vers le primaire pour avoir plus de temps avec ses élèves, pour les accompagner d’une façon plus complète dans leurs apprentissages.

L’étincelle coopérative

Et puis, arrive le projet de classe coopérative et le sens perdu de son métier est retrouvé. Au départ, il ne s’agissait pas clairement de coopération. Dans le projet d’établissement était inscrite l’idée de classe innovante sans notes et de numérique. «  Je m’intéressais depuis longtemps à la pédagogie Freinet. J’ai un peu poussé mes collègues dans cette direction et ils ont été eux aussi passionnés.  » Olivier Francomme, chercheur lié à l’ICEM-Pédagogie Freinet, se joint à l’équipe pour suivre le projet, apportant sa connaissance des méthodes et son expérience sur ce type d’innovations en France et ailleurs.

La classe coopérative a ouvert à la rentrée 2015 avec Cécile comme professeure principale. Les parents des lycéens entrant en seconde ont été conviés à une réunion pour présenter son principe et son fonctionnement. Ceux qui adhéraient ont inscrit leurs enfants, 32 au total. Les enseignants aussi étaient volontaires. Cette année, une deuxième classe coopérative, une première S, a été ouverte.

Conseil des élèves et accompagnement par les pairs

Comme dans une classe Freinet de primaire, un conseil des élèves est organisé chaque semaine. Les rôles sont distribués avec un président de séance, un secrétaire, un distributeur de parole et un rédacteur de l’article pour le blog dédié à la classe. Les règles du «  travailler ensemble  » s’y construisent. C’est là par exemple que se sont organisées les modalités des évaluations par compétences et de leur rattrapage. «  Les élèves se sont emparés de la question. Je me suis rendu compte que beaucoup de choses pouvaient passer par la discussion.  »

Lors des deux heures d’accompagnement personnalisé, l’entraide est de mise. Un plan de travail est distribué. Sur le tableau, ceux qui ont besoin d’aide et ceux qui peuvent aider s’inscrivent. «  Ce qui est impressionnant pour les profs, c’est qu’ils peuvent se passer de nous.  » Une fois par semaine, l’équipe se réunit pendant une heure. Ce temps de concertation est aussi une source de motivation. Dans ces rendez-vous hebdomadaires, se racontent les pratiques et se construisent les méthodes. «  L’an passé, nous avons pris beaucoup de temps pour le fonctionnement notamment pour l’évaluation par compétences. Mais finalement, ce n’est pas l’évaluation qui a retenu notre attention, c’est la coopération qui a vraiment changé les pratiques.  »

Application

Au bout de la première année, l’organisation s’est affirmée comme un système où la coopération s’articule avec le fait d’évaluer autrement et où le numérique est utilisé comme un outil lorsque c’est opportun. Une application conçue comme un portfolio numérique, sous forme de réseau social fermé, a été choisie pour favoriser la communication au sein de la communauté éducative incluant les parents et les partenaires de la classe. Les élèves publient leurs travaux, souvent sous forme de photos, ils reçoivent des commentaires notamment audio, peuvent classer les documents dans des dossiers. Les enseignants voient ce qui est fait dans les autres disciplines, échangent, construisent ensemble. «  Le numérique prend du sens dans l’idée de communauté d’apprentissage telle qu’elle peut exister en Espagne. Là-bas, les professeurs organisent des ateliers encadrés par des personnes du quartier ou des familles, avec des familles gitanes par exemple. C’est l’idée de communauté d’apprentissage qui est intéressante lorsqu’elle est appliquée au numérique, au-delà du gadget.  »

Le vœu d’ouverture se concrétise dans le projet. L’an passé, un potager créé avec des élèves du collège voisin, a été source de multiples explorations pédagogiques incluant une webradio. La classe innovante d’Eaubonne est l’occasion de revisiter l’éducation sous toutes ses dimensions y compris spatiales. La salle de classe a été réaménagée, au départ pour faciliter le travail en îlot puis progressivement l’appropriation des lieux par les lycéens a amené une réflexion profonde. Le décor a été choisi par les élèves et travaillé par la professeure d’arts appliqués avec une classe du lycée professionnel. Le thème de la nature a été retenu au cours des conseils d’élèves et au sein des murs la bibliothèque en forme d’arbre symbolise cette incursion inattendue du design scolaire.

L’ouverture d’une seconde classe coopérative est une forme de reconnaissance du succès de l’expérience et le choix d’une première S, un pari sur les possibilités d’adaptation de la pédagogie Freinet à tous les niveaux scolaires. «  Nous avions l’idée de montrer qu’on pouvait travailler comme cela avec une classe “normale”, pas seulement pour des élèves en difficulté, avec des problèmes de motivation ou de concentration.  » Il a fallu toutefois mettre en place quelques évaluations notées pour être en conformité avec le dossier d’admission post-bac.

Les enseignants de sciences ont été partants. Un professeur d’histoire-géographie du collège voisin qui avait participé au projet potager a demandé sa mutation pour rejoindre l’équipe. La motivation pour contribuer à l’initiative varie. «  Certains sont venus pour le numérique, d’autres pour la classe sans notes. La question est pour tous celle du changement de nos méthodes. Quitter le cours magistral est parfois difficile et tout le monde n’a pas approfondi les mêmes choses.  » La bienveillance est de mise pour qu’ensemble l’équipe évolue dans ses pratiques, sorte du quotidien jusque-là vécu tout en gardant un œil sur les programmes. L’heure hebdomadaire de concertation est le lieu privilégié pour échanger, peaufiner les méthodes et partager «  le sentiment de retrouver un métier idéal  ». Et inventer une école où les liens se tissent, où l’entraide et la créativité collective sont de mise, redonne le sourire aux enseignants comme aux lycéens.

Monique Royer

Pour aller plus loin :
Le blog de la classe innovante du lycée Louis Armand d’Eaubonne

Le blog de Cécile Morzadec

Reportage de France 3 sur la classe innovante

Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier.