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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

La médiation de la voltige équestre

Fabienne Kutten

21 novembre 2019

Fabienne Kutten, équicienne, accueille dans son centre équestre des enfants en difficulté passagère ou souffrant de handicaps tels que des troubles du comportement et de la conduite. Elle nous raconte comment la relation particulière à l’animal permet de mieux communiquer avec les autres à condition que le cadre et les méthodes soient pensés et maîtrisés.


« On ne vient pas aux animaux par hasard ». Elle lie son attrait pour la médiation animale à son expérience de petite fille lorsqu’elle se fit fort d’apprivoiser le chien berger allemand réputé méchant de son beau-père. Elle découvrit là le lien particulier qui se tisse avec l’animal, le message qui transite de l’un à l’autre et dont la relation étoffée se fait le vecteur en direction de l’entourage. Et depuis la mort de ce compagnon, elle n’a eu de cesse de reconstruire ce « lien magique ». Elle commence tôt à faire de l’équitation, et noue là aussi une relation forte avec l’animal. Avec un BAFA en poche, à vingt ans, elle créée une colonie qui accueille des enfants accompagnés de leur chien. L’initiative est sélectionnée par la Direction Jeunesse et Sports de Poitou-Charentes. Elle vérifie ce qu’elle pressentait : « Ce que je ressens, moi, peut être d’autres peuvent le ressentir. » Elle perçoit tout le potentiel éducatif de la relation à l’animal. Elle continue à se former aux métiers de l’éducation et de l’animation, obtient le DEFA (Diplôme d’Etat relatif aux fonctions de l’animation) et du même coup une équivalence pour rentrer dans le secteur de l’éducation spécialisée. Pour le valider, elle monte un projet d’éducation canine dans les quartiers défavorisés de La Rochelle. « Si on apprend à des jeunes à éduquer leur chien, on leur apprend à s’éduquer eux-mêmes avec les notions de respect des règles et de récompense ». Son exploration se poursuit avec en tête l’idée de lier chiens et chevaux de trait avec lesquels elle pratique l’attelage. Pour enrichir ses connaissances, elle interroge des éducatrices qui viennent chez elle utiliser ses chevaux de trait pour travailler avec des enfants souffrant de troubles du comportement. La médiation animale devient d’évidence ce pourquoi elle souhaite travailler, un métier à part entière. Elle est recrutée dans un ITEP (Institut thérapeutique éducatif et pédagogique) comme remplaçante dans un internat. « Ce n’était pas facile alors j’emmenais des cochons d’inde pour sauver ma peau. »

Après une année, elle obtient un poste d’éducatrice spécialisée avec le cheval comme compagnon de travail. Elle a, dit-elle, la chance de se former tout en travaillant auprès de sa collègue Michelle Mourioux . Elle a comme livre de chevet « L’animal, le compagnon de l’enfant » d’Ange Condoret qu’elle considère comme le précurseur de la médiation animale. Elle étudie, enrichit son CV de certifications dans l’animation et le sport équestre. Après six ans d’apprentissage et d’épanouissement, elle poursuit sa route, poussée par des raisons personnelles. Elle change d’endroit, de travail : dans un centre pour adultes handicapés mentaux, recrutée pour ses compétences thérapeutiques et en lien avec le cheval. Les choses ne sont pas aussi simples qu’à l’ITEP où la médiation animale faisait partie du projet d’établissement : « il fallait constamment que je justifie que le travail avec le cheval faisait partie de la thérapie. Les psychologues freinaient des quatre fers ». En parallèle, elle contribue à une association qui promeut l’attelage. Et puis, elle lie les deux, sa passion et son métier, en montant un centre équestre, un poney club à la fois centre de vacances et prestataire de services pour les institutions qui ont un projet sérieux thérapeutique et pédagogique.

Elle insiste sur le mot sérieux, échaudée par des expériences où l’enfant est confié sans suivi de l’activité, comme si cette activité était anodine, que l’on fréquentait le cheval comme on va à la piscine. « Le soin n’est pas pris au sérieux. La thérapie ce n’est pas le cheval ou la personne, c’est le cadre que l’on y met. » Le cadre permet que l’enfant aille à la rencontre du cheval à son rythme, sans forcément monter dessus. Il choisit à la fin de chaque séance ce qu’il fera à la prochaine, avec quel animal, pour l’imaginer durant la semaine, laisser ses éventuelles craintes émerger. La bienveillance est de mise, telle que l’a définie Carl Rogers, pour accompagner l’enfant qui se sent tout petit à côté du cheval rêvé, qui se retrouve confronté à la réalité de ses souhaits. La parole est d’importance pour exprimer ce qui est ressenti, expliquer les représentations. « On travaille sur la communication positive, sur l’entente avec le cheval, pour que la difficulté de communication avec l’animal qui a été dépassée puisse être transférée aux difficultés rencontrées avec les gens. » Les notions de portage et de maternage sont primordiales dans ses pratiques thérapeutiques. Le portage, avec une position couchée sur le cheval, en contact avec le souffle, la chaleur et l’odeur de l’animal, ouvre le chemin au maternage, une régression salutaire qui permet de retrouver la sensation du contact maternel. Là aussi les enfants vont à leur rythme. « Il faut qu’ils se sentent prêts. Parfois ils expérimentent d’abord des sensations telles que le galop, ou le debout sur le dos du cheval, avant de réussir à se poser ». Le praticien met la main sur le dos de l’enfant jusqu’à ce qu’il n’en ait plus besoin. Pour les enfants avec des troubles autistiques c’est une étape avant de s’ouvrir à des activités. Pour les enfants hyperactifs, c’est un moyen de se relâcher. Et puis, pour tous ceux qui passent une étape difficile, sans être atteints de trouble particulier, le portage permet de se poser dans une sensation de sécurité maternelle. Ces pratiques s’apprennent et sont validées par un diplôme d’équicien qui existe depuis 2014. L’équicien pratique la médiation équine. Sans être thérapeute à part entière, il accompagne l’enfant ou l’adulte avec le cheval, utilise des grilles d’observation pour évaluer les comportements et les progrès qu’il communique ensuite aux prescripteurs : équipes éducatives, psychologues, parents ou psychothérapeutes.

Le travail mené réconcilie avec l’estime de soi. Le cheval est une voie pour repartir dans la petite enfance, dans les rêves comme dans les angoisses, celle de la dévoration par exemple. Elle n’est pas raisonnable puisque l’animal est herbivore, elle appartient à l’inconscient collectif. Elle se dépasse par un rituel adapté à la crainte de chacun : mettre la carotte dans la main à plat puis la mettre dans la bouche du cheval, commencer peut-être par être protégé par la main de l’adulte. Peu importe le temps nécessaire pour le faire de façon autonome, l’important ce sont les progrès que l’on observe, constate et valorise. La relation d’emblée n’est pas simple dans un rapport de taille impressionnant même si l’équidé est un poney. L’écoute des émotions est primordiale tout comme la verbalisation des craintes. « Souvent ils n’ont pas les mots, ils passent par les gestes. Avec le vocabulaire, l’enfant va comprendre que ses émotions sont normales : la peur, la colère. Les verbaliser permet de ne pas rester avec ses sensations à l’intérieur de son corps. » Les rituels constituent un cadre rassurant pour entrer en communication avec l’animal : aller chercher le poney dans le pré pour l’emmener dans l’espace de travail, faire les exercices, le récompenser, le panser. Chaque étape donne lieu à des observations sur la façon dont l’enfant entre en contact : son désir de maîtrise ou au contraire sa passivité, l’appréhension du corps, sur les interactions, la communication non verbale. « Les objectifs et donc l’angle des observations sont individualisés à partir des indications des prescripteurs. On fait confiance à la personne, c’est elle qui c’est elle qui sait, dans son for intérieur, ce qu’elle peut puiser dans la relation à l’animal. » Dans le centre équestre, des écoles viennent aussi. Fabienne Kutten insiste alors sur la nécessité de construire en amont le projet avec les enseignants pour que l’activité poney ne soit pas rangée sur le rayon d’une activité sportive ordinaire au risque de perdre toute la richesse éducative de la médiation animale.

La communication inter individuelle est travaillée avec des exercices de voltige où le cheval tourne au bout d’une longe tenue par une personne. Le longeur est au milieu, relié au cheval, à la fois proche et distant. « C’est une histoire à trois comme la maman, le papa et l’enfant. L’enfant, avec la sécurité de la longe peut jouer sur l’autonomie. S’il a le fantasme de galoper, il peut le faire sans danger. Il peut se mettre debout aussi ». Les exercices à deux sur le cheval explorent la communication. Chacun est contraint de compter sur l’autre, de veiller à ce qu’il fait, de le comprendre, pour pouvoir bouger sur l’animal, simplement bouger une jambe sans risquer de gêner le mouvement du cheval ou de blesser son camarade. Pour réussir, on doit regarder son complice, le toucher pour anticiper ou indiquer. On prend soin de l’autre, on est important à ses yeux. Les exercices peuvent se réaliser en groupe avec un travail de marche au rythme de l’équidé. On part alors des abords, derrière le longeur pour se placer à côté du cheval et laisser ensuite la place au suivant. « On regarde comment chacun prend sa place, s’il la laisse volontiers ou non, à quel rythme il marche. Cela donne à voir sur l’intérieur de la personne, sur les liens qu’elle créé ». L’exercice démarre au pas, puis au trot et évolue vers le galop. « C’est fantasmagorique de marcher à côté d’un grand animal qui galope. On associe motricité et bonheur ».

La médiation animale a le vent en poupe et revêt des pratiques diverses. Fabienne Kutten regrette le peu de prises en charge alors que le coût est important pour les équiciens. Elle le regrette d’autant plus pour les parents dont les enfants n’ont pas de reconnaissance handicap mais traversent un moment difficile dans la vie. Elle insiste sur l’importance de la formation pour pouvoir pratiquer une activité qui mêle pédagogie, thérapie et cheval. Elle explique qu’il faut à la fois connaître l’être humain et l’animal, détecter chez ce dernier les micro-signes qui donnent une indication sur l’état du premier. « La formation d’équicien est importante pour apprendre la lecture de l’homme et de l’animal. On ne peut pas s’improviser dans la médiation animale. Et, en premier lieu il faut se demander pourquoi on y vient, qui soigne l’autre ? »

Monique Royer

Le site de Vacani, le centre équestre de Fabienne Kutten :
https://vacani.ffe.com


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