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École : les vrais défis

« La formation des enseignants à la laïcité est une priorité. »

Jean-Louis Bianco

29 juin 2018

Nous avons rencontré Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, quelques jours après la remise du rapport annuel de l’observatoire au Premier ministre le 15 juin et un mois après sa remise au Président de la République. C’était également peu de temps après le colloque du CNAL (Comité national d’action laïque) sur la laïcité, qui a eu lieu le 13 juin. Jean-Louis Bianco dresse un état des lieux et des recommandations de l’Observatoire sur la place de la laïcité et de son enseignement en France


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Comment « enseigner » la laïcité à l’école ?
C’est une question centrale. Si nous ne sommes pas capables de former les enseignants et les personnels éducatifs, et de former les élèves en tant que futurs citoyens, nous aurons manqué quelque chose dans le combat pour la promotion de la laïcité !

La laïcité française ne fait pas l’objet d’une attaque généralisée, même si certains font comme s’il y avait une sorte de pieuvre testant partout la solidité de la laïcité, comme si on était à la veille d’un supposé « grand remplacement ». C’est évidemment complètement faux, pour l’école comme pour la société, mais il est vrai qu’il y a des tensions beaucoup plus fortes autour de la visibilité et de l’expression religieuse.

Dans ce climat d’ensemble, une des questions est de savoir si la situation est apaisée ou tendue dans les établissements. Dans le sondage commandé par le CNAL, les enseignants témoignent d’une situation apaisée. Même s’il y a des difficultés et des inquiétudes plus grandes en REP et en lycée professionnel. Il n’existe pas de moyen de mesurer ces conflits, parce qu’il est difficile de définir ce qu’est précisément une atteinte à la laïcité à l’école. Cela peut venir d’une ignorance de ce qu’est la laïcité chez certains élèves, ou d’une manipulation malveillante, selon les cas. Mais la très forte médiatisation des cas de conflit a parfois un côté presque ridicule.

Un autre point qui saute aux yeux dans le sondage du CNAL, ce sont les 74 % d’enseignants qui déclarent n’avoir eu aucune formation à la laïcité. On demande de plus en plus à l’école de tout faire, de donner un enseignement, d’assurer l’égalité entre femmes et hommes, de lutter contre les discriminations et pour la laïcité, de préparer l’entrée dans le monde professionnel, etc. Il faut dégager des priorités, et la formation à la laïcité en est une, comme condition du bien vivre ensemble, nous l’avons rappelé dans notre dernier rapport. Nous avons ainsi proposé la création, pour toutes les ESPE (Écoles supérieures du professorat et de l’éducation), d’un module national de formation unique, qui serait validé historiquement, juridiquement et pédagogiquement. Nous sommes prêts à y apporter notre contribution, les ministères de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur nous ont dit leur plein accord.

L’enseignement moral et civique (EMC), quant à lui, fonctionne plutôt bien, les instructions sont très claires, font appel à la sensibilité, au débat, au dialogue. Mais tous les enseignants n’ont pas encore pu s’en saisir. Deux membres de l’Observatoire de la laïcité ont contribué à son élaboration, Laurence Loeffel et Alain Bergounioux. Également, la « charte de la laïcité à l’école », à laquelle des membres de l’Observatoire ont participé, est un outil qui marche bien, le sondage du CNAL le confirme, les enseignants se la sont massivement appropriée.

Concernant l’enseignement du fait religieux, on ne demande pas aux enseignants de devenir des spécialistes des différents textes sacrés, et surtout pas d’entrer dans les controverses ou dans des débats théologiques. Mais il faut apprendre aux élèves à distinguer entre savoir et croire. C’est plus difficile s’ils baignent dans des mises en garde de leurs parents contre l’école laïque.

La laïcité est un principe républicain de rassemblement du peuple entier, par-delà les spécificités culturelles, religieuses, politiques. Un certain nombre de tentatives d’instrumentalisation veulent le transformer en principe d’exclusion où l’on resterait entre soi… L’absence de mixité sociale et scolaire, voire le séparatisme scolaire, favorisent déjà bien assez l’entre soi.

Quel regard portez-vous sur le Livret laïcité et le nouveau vadémécum ?
Le livret a été mis en place en 2015, puis réactualisé en 2016, et l’Observatoire y a largement contribué. C’est un outil utile mais l’enquête du CNAL montre que les enseignants ne s’en servent pas beaucoup, à la différence de la charte. Il est probablement considéré (à tort) comme un outil pour les seuls chefs d’établissement.
Un nouveau document a été publié, le « vadémécum de la laïcité à l’école », produit par l’unité nationale « laïcité et faits religieux » du ministère de l’Éducation nationale et revu par le « conseil des sages de la laïcité », dont je fais partie. À l’Observatoire de la laïcité, le texte nous convient : il n’y a pas d’erreurs de droit, c’est un outil complet et clair. Il insiste beaucoup sur la discussion et le dialogue, comme le fait la loi de 2004. Mais la véritable réponse sera dans ce qu’en feront les enseignants, nous y serons très vigilants. Nous allons voir d’ici un an les remontées et ce que nous pourrons voir lors de nos déplacements. L’idée du ministère est de l’actualiser en permanence.

Comment se fait-il selon vous qu’il continue à y avoir des polémiques sur laïcité, ses interprétations, alors que la loi est tout de même très claire ?
Cela vient de l’ignorance, de l’idée reçue que la laïcité, c’est compliqué, et franco-français. Ce n’est d’ailleurs pas vrai, comme nous le constatons à travers nos contacts sur tous les continents.

La priorité, c’est de former les citoyens. Il y a eu une amélioration depuis que l’Observatoire existe, il y a un peu plus de cinq ans. Dans les réunions, on perçoit de l’intérêt. Il faut donner aux gens des instruments de réponse pour tous ceux qui s’interrogent de bonne foi. Nous donnons une définition très simple quand nous intervenons : cela permet un débat apaisé, car on y voit clair.

La laïcité est un principe politique (et pas seulement un ensemble de règles juridiques) qui repose sur trois piliers :
- La liberté, le premier historiquement et le plus important. Il résulte la déclaration des droits de l’Homme (voir son article 10, qui est à relier à l’article 4). Chacun peut exprimer ses convictions, religieuses ou non, y compris bien sûr dans l’espace public dès lors que l’on ne trouble pas l’ordre public.
- La neutralité de l’État, qui découle du principe de séparation et qui veut que les religions ne se mêlent pas des affaires publiques. Cette neutralité vise les services publics, même assurés par des personnes de droit privé. Mais on parle bien de la neutralité des agents et pas des usagers. Cette neutralité de l’administration publique assure l’égalité de tous, quelles que soient leurs convictions ou religions.
- La citoyenneté : au-delà de nos différences qui sont une source de richesse, nous sommes d’abord des citoyennes et des citoyens à égalité de droits et de devoirs. C’est ce qui concourt à la fraternité.

Les tensions et dévoiements proviennent d’un certain nombre de responsables politiques qui parlent de « laïcité » mais pensent « anti Islam », « anti musulmans ». Et ils ne sont pas uniquement au Front national. C’est évidemment une instrumentalisation du principe et cela crée une impression assez majoritaire que la laïcité est en danger. On dérape alors très vite sur des positions xénophobes. Il existe un amalgame dans les têtes de beaucoup de gens, entre le terrorisme de Daesh ou d’Al Qaida, des phénomènes de radicalisation, des formes de conviction religieuse littéralistes, archaïques. Ce n’est pas parce que l’on est fondamentaliste ou qu’on passe par une mosquée qu’on est terroriste.

Se développe ainsi l’idée que la laïcité est un instrument d’exclusion et de répression, alors qu’elle garantit des libertés tout en fixant des interdits pour préserver la paix civile. On en arrive à ce que certains voudraient imposer la neutralité partout, y compris aux usagers et même dans la rue. C’est anti-laïque et dangereux pour la République : cela revient à limiter la capacité d’expression d’une conviction par un individu. En ouvrant cette porte, un gouvernement pourrait commencer par la religion puis étendre cela au champ politique ou syndical…

Malheureusement, il est beaucoup plus payant de dramatiser, que de dire le réel... L’image donnée par les médias est assez catastrophique. Tout cela est très préoccupant, nous appelons régulièrement à la responsabilité des politiques, des intellectuels et des journalistes.

La loi de 2004 a-t-elle provoqué des replis identitaires ?
À la fin des années 1980, il y a eu un tournant. Jusque-là, le combat laïque, c’était entre l’Église catholique et l’État, je pense notamment au financement des écoles privées… En 1989, avec la première affaire de « voile » à Creil, cela a changé. L’idée du gouvernement de l’époque était de traiter les questions au cas par cas, par le dialogue. Il n’y a rien eu dans les médias au moment de l’exclusion des jeunes filles de Creil pendant quelques jours, puis, brusquement, il y a eu 500 journalistes sur place, des articles avec des formules choc… Dans les affaires survenues depuis, il y a eu des cas de crise d’adolescence, des cas de volonté tranquille d’assumer et d’afficher sa religion, mais aussi dans certains cas une offensive prosélyte ou politique.

Aujourd’hui, il n’y a plus aucun contentieux ou recours devant les tribunaux (depuis 2010), et très peu de cas de conflit. De manière générale, et pas seulement sur la question du voile, dans 97 % des cas problématiques, selon le sondage du CNAL, le dialogue fonctionne.

Quant au repli identitaire qui serait lié à la loi de 2004, je n’y crois pas. Celui que l’on observe est bien davantage lié aux difficultés d’accès à l’emploi, aux sommations à dénoncer terrorisme, à la non-reconnaissance de son appartenance à la Nation, etc. Cependant, il faut reconnaître que les lycéens, quelles que soient leur confession ou leurs convictions, sont un peu mal à l’aise avec cette loi, il y a toujours une question à ce sujet quand on les rencontre…

La question des mères voilées accompagnatrices de sorties scolaires se pose-t-elle encore ?
Le vadémécum rappelle le droit, comme le faisait le livret laïcité. Pour mémoire, Dominique Baudis, qui était le Défenseur des droits avant Jacques Toubon, avait été saisi de réclamations de mères accompagnatrices, et avait demandé une étude du Conseil d’État. Celui-ci a rendu son avis en assemblée générale ; c’est donc un avis qui engage le Conseil d’État et il serait surprenant qu’il se déjuge lui-même en rendant un jugement contraire. Et la réponse a été que les « collaborateurs occasionnels du service public » sont ainsi considérés pour de simples raisons d’assurance, mais qu’ils restent des usagers et ne sont pas astreints à la neutralité. C’est l’esprit de la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, et de la loi de 1905.

Il y a deux restrictions à cela : l’accompagnement d’une sortie scolaire par un parent est soumis à l’autorisation du chef d’établissement ou de l’IEN (inspecteur de l’Éducation nationale), qui peut refuser quand il y a un risque de désordre, mais ce n’est pas spécifique au port du voile. L’autre cas est celui de l’atteinte à l’ordre public. Mais c’est bien du cas par cas, il ne peut pas y avoir de recommandation générale du chef d’établissement en début d’année, par exemple.

Il y a toujours des débats, toujours des gens qui sont convaincus que c’est une atteinte à la laïcité. Mais la laïcité, ce n’est pas d’interdire ce qui choque ou déplait à tel ou tel. Il n’y a pas de « tenue laïque », il y a le respect des lois, dans les comportements, les paroles ou les actes. C’est objectif. Il faut se référer à ce que disent le droit et la loi.

Une fois encore, je renvoie à la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, qui est incroyablement moderne, et admirable, tout comme la loi de 1905. À condition de bien la comprendre et de l’utiliser avec fermeté et sérénité, elle résout beaucoup plus de problèmes qu’elle n’en laisse sans réponse.

Et pour ce qui est des cas de contestation des cours ou des programmes ?
Là encore, je peux renvoyer au sondage du CNAL : c’est un phénomène assez limité. Reste qu’il faut évidemment bien armer les enseignants, afin qu’ils sachent quels sont les meilleurs arguments, et il faut également faire répondre l’institution, pas une personne seule. Les enseignants doivent être soutenus, mais aussi avoir des méthodes, en avoir parlé avant collégialement, avec l’ensemble des personnels.

Propos recueillis par Cécile Blanchard et Jean-Michel Zakhartchouk


Pour aller plus loin :
Rapport annuel 2017/2018 de l’Observatoire de la laïcité
Synthèse du sondage IFOP pour le CNAL

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