Accueil > L’actualité vue par le CRAP > La Cour de Babel


Documentaire de Julie Bertuccelli

La Cour de Babel

Patrice Bride

13 mars 2014

Ils viennent de Libye, de Chine, d’Ukraine, du Chili, de Serbie, de Mauritanie, d’Irlande, de Guinée. Ce sont des adolescents intégrés dans des établissements en France, et qui s’efforcent d’apprendre la langue, les codes. Julie Bertuccelli et sa caméra les ont suivis pendant un an. Sortie le 12 mars 2014.


En géologie, ce sont les failles qui révèlent les fonctionnements des couches qu’on ne voit pas dans un paysage ordinaire et familier. Dans le système éducatif, s’intéresser à des dispositifs hors de la machinerie ordinaire comme les classes d’accueil, c’est explorer les fondements mêmes de notre école : ce qui fait qu’on est élève, ce qui fait qu’on est enseignant, ce que l’on fait ensemble dans une classe.

Brigitte Cervoni [1] a accueilli une année durant Julie Bertuccelli et sa caméra dans la classe où elle accompagne des adolescents de tous les continents dans leur apprentissage de la langue française. Ils arrivent de Libye, de Chine, d’Ukraine, du Chili, de Serbie, de Mauritanie, d’Irlande, de Guinée. Leurs parents sont venus en France à la recherche d’une meilleure situation économique, ou bien d’une protection politique, ou bien ne sont pas là, ayant confié leur enfant au réseau familial. Dans leur français hésitant, ils racontent leur dernier jour au pays, avant le départ, plus de tristesse que d’espoir. L’un joue du violoncelle, l’autre chante (remarquablement), certains n’ont jamais plongé dans une piscine, certains sont très à la peine en mathématiques, d’autres beaucoup plus à l’aise, moins gênés par la barrière de la langue pour manipuler des nombres. Lorsqu’ils apportent à la demande de leur enseignante un objet personnel, c’est le monde des croyances qui s’invite en classe, et une question finale : « on ne sait même pas si dieu il existe ! »

JPEG - 162.9 ko
©pyramidefilms

Ce film montre ces adolescents de tous les continents à qui l’on demande de devenir élève dans un collège français, qui s’y efforcent, tendus vers le jour où l’enseignante leur annoncera, enfin, leur prochaine intégration dans une classe ordinaire. Ils intègrent rapidement bien des codes et des exigences, fortement motivés par la perspective de réussite scolaire qu’on leur propose, désespérés à la perspective de redoubler, très soucieux des commentaires du bulletin que l’enseignante remet à leurs parents. Mais ils ne peuvent pas être que des élèves dans une salle de classe, tant ils portent avec eux les souvenirs de leur trajectoire de vie complexe, des conditions de vie souvent difficiles. Leurs relations sont particulièrement fortes, étroites quand ils partagent une langue d’origine et se soutiennent pour communiquer, pleines de curiosité devant l’étrangeté de la culture des autres, qui s’étale au tableau lorsque chacun écrit « bonjour » dans des langues à la graphie si différente. Ils peuvent être très seuls, comme cette jeune Chinoise quasi mutique, et au final très solidaires, lorsque l’une d’entre eux les quitte en cours d’année parce que sa mère a obtenu un logement quelque part en France en attendant le traitement de son dossier de demande d’asile.

JPEG - 129 ko
©pyramidefilms

Dans une telle classe, que peut une enseignante ? Elle leur enseigne des connaissances, le passé composé, la présentation d’un roman, l’expression orale. Mais elle fait aussi à la fois beaucoup moins et beaucoup plus : le film montre bien à quel point c’est au travers d’échanges entre pairs, au travers toutes les situations de communication quotidienne que les élèves progressent dans leur maitrise de la langue, et le font de façon impressionnante, autant qu’en se coltinant des exercices systématiques ; il montre bien également que son rôle est de les accueillir, au sens le plus fort du mot, de leur permettre de vivre côte à côte dans ce pays qui les reçoit, d’avancer dans leur parcours de vie cabossé, sans remplacer pour autant la famille, les services sociaux ou les animateurs culturels, mais en étant un peu tout cela aussi, tout de même.

Un moment fort du film est la remise d’un prix lors du festival du film scolaire de Chartres pour un film réalisé par la classe : une œuvre collective qui réussit à montrer à la fois ce qu’est le groupe, dans sa diversité d’origine, et ce qu’ils apprennent ensemble, dans la maitrise de la langue. On oublie alors les mesquineries du collège à la française : les notes, les bulletins scolaires, les convocations chez le principal, l’orientation qui, menaçante, se profile à l’horizon. On en retient qu’il peut se produire dans les murs de notre école des miracles éducatifs : des enfants si divers, qui apprennent en quelques mois à cheminer ensemble dans un monde nouveau.

Patrice Bride

A consulter : le dossier pédagogique rédigé par deux enseignants de collège, l’un d’histoire-géographe, l’autre de CLA. Il propose des pistes pour étudier le film en classe avec des élèves.


[1Dont on a pu lire l’article « La langue au service de la création » dans le dossier du n° 473 des Cahiers pédagogiques, « Enfants d’ailleurs, élèves en France ».

N° 473 - Enfants d’ailleurs, élèves en France

Commander ce numéro

 

L’accueil des élèves nouvellement arrivés en France est une question à la fois grave et sensible. Grave parce que l’on touche à des situations complexes, dépassant largement le seul cadre de la classe et de l’école ; sensible parce que l’on rencontre des histoires difficiles, des situations délicates, des enfants en très grande fragilité.
Les collègues et les établissements se sentent concernés par ces enfants, mais parfois aussi dépassés ou impuissants face aux multiples difficultés à affronter. Aussi avons-nous voulu donner à tous les collègues des clés pour comprendre ces enfants venus d’ailleurs et montrer qu’au-delà des obstacles, qui sont notamment liées à la maîtrise de la langue française et de la langue des apprentissages, il n’y a pas de fatalité : on peut agir et faire progresser, on peut rassurer et accompagner ces élèves pour entrer dans les apprentissages et mener une scolarité normale. Ce dossier propose des réponses concrètes et des pistes utiles pour tous, aux collègues en dispositifs bien sûr, mais surtout à tous ceux qui sont confrontés à ces questions dans le cadre de classes ordinaires.