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L’hypocrisie scolaire, Pour un collège enfin démocratique (...et autres livres de la rentrée)

François Dubet, Marie Duru-Bellat, Le Seuil, 2000.

12 janvier 2001


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Ouf, la rentrée éditoriale des ouvrages sur l’école est moins consternante qu’en 1999 ! Certes, on trouve toujours le lot de livres médiocres et la litanie de l’école en détresse, tuée par les réformateurs pédagogistes sévit encore largement. On citera dans cette veine le ridicule petit livre de Adrien Barrot, pourtant en vedette sur les rayons des libraires ou (hélas !) dans Télérama : L’école mise à mort, à 10 F chez Librio (qui nous avait habitué à mieux en matière d’édition) ou le bien peu original livre de l’ancien conseiller de F. Bayrou, Xavier Darcos (qu’on pensait plus ouvert), L’Art d’apprendre à ignorer (Plon)

Chez le premier, les aides-éducateurs deviennent de sortes de « gardes rouges » (sic) chargés de décerveler la jeunesse pour le plus grand profit des « destructeurs du savoir », chez le second, un Philippe Meirieu est présenté comme le chef de file des démolisseurs de l’école. On connaît la chanson !

En même temps, Guy Morel et Daniel Tual-Loizeau font rire à peu de frais en pourfendant le jargon des sciences de l’éducation (Petit vocabulaire de la déroute scolaire, Ramsay) au nom d’un pseudo-bon sens qui oublie que personne n’a le monopole du jargon ou de la langue de bois (même si on peut bien entendu se retrouver dans le rejet d’un certain langage abscons et inutile).

Peu de réflexion sérieuse dans tous ces livres qui doivent être très vite oubliés.

Faisons aussi un sort au livre de Claude. Allègre (Toute vérité est bonne à dire), qui tient trop souvent du règlement de comptes, où l’on apprend cependant de manière surprenante que l’ancien ministre était partisan de l’examen d’entrée en sixième (on lit cela avec stupeur au milieu d’une page) et où l’on trouvera une nouvelle version de la thèse du « complot », laquelle aide rarement à bien penser la complexité d’une situation de crise.

En revanche, les ouvrages de Dubet et Duru-Bellat d’une part, et de l’ancien conseiller de Claude Allègre de l’autre, solides et documentés, nous apportent des éléments stimulants pour penser l’école d’aujourd’hui et de demain.

Le livre de D. Dacunha Castelle vaut mieux que son titre qui ressemble curieusement aux titres des pamphlets « républicains ». L’auteur s’attache surtout à analyser les blocages qui empêchent les réformes de s’accomplir. Il sait avoir la dent dure contre l’hypocrisie de ces « antilibéraux » qui tolèrent parfaitement l’élitisme des cours particuliers et des entorses à la loi républicaine quand il s’agit par exemple de carte scolaire et contre la malhonnêteté de ceux qui pratiquent la désinformation à coups de rumeurs. Il n’hésite pas en même temps à avancer quelques propositions dont certaines paraîtront iconoclastes, sur l’enseignement des langues anciennes et celui de la technologie par exemple. Malgré l’hommage rendu aux pédagogues, on regrettera quelques formulations rapides et assez inexactes sur les travers de ceux-ci (à qui il est reproché une absence de réalisme d’une façon un peu rapide : l’auteur avait-il là le souci de trouver un « équilibre » un peu artificiel ?). On appréciera la réflexion sur les disciplines de l’ancien président du Conseil national des programmesä et quelques anecdotes bien significatives des efforts qu’il faut fournir quand on veut se heurter à la stricte logique disciplinaire. En revanche, la partie sur la formation, assez confuse, déçoit. Enfin, Didier Dacunha Castelle, comme P. Meirieu dans Parents-enseignants : la grande explication, plaide pour une intervention des politiques afin de dépasser le cadre strictement corporatif des débats actuels. Vœu pieux ? Et pourtant, comment ne pas être d’accord avec l’auteur quand il interpelle un pouvoir qui devrait se saisir « d’un sujet aussi décisif, alors qu’il est amené à se pencher sur des problèmes aussi ardus que la bioéthique ou le nucléaire ».

L’hypocrisie scolaire est un titre très pertinent pour évoquer le thème central de l’ouvrage de Dubet et Duru-Bellat sur le collège. Se trouvent synthétisées les propositions déjà avancées par les deux auteurs qui s’expriment ici à la fois en chercheurs et en militants indignés par les contre-vérités et les discours ronflants des pourfendeurs des réformes, alors que ceux-ci s’accommodent parfaitement de l’existant, c’est-à-dire de la « fracture scolaire » qui traverse les collèges et crée l’école à deux vitesses. On voit là la convergence avec le livre précédent. Pour Dubet et Duru-Bellat, on peut affirmer à la fois que le collège ne va pas si mal (il a su s’adapter en partie aux nouveaux publics, il a su évoluer) et qu’il ne va pas si bien en terme de « justice ». Les inégalités s’aggravent, le consumérisme scolaire tend à cliver les établissements. Trop d’élèves sont apathiques ou « déviants », ne trouvant pas toujours au collège « de quoi les nourrir, les aider à grandir dans un univers de connaissances et d’apprentissages significatifs pour eux ». Le collège reste l’antichambre du lycée général, sous la pression notamment des « défenseurs de la vraie foi » pour qui toute révision des programmes est considérée par exemple comme crise de lèse-culture, voire de lèse-civilisation. Les auteurs les renvoient dos à dos avec les « libéraux » qui, d’un autre point de vue, s’opposent aussi à la démocratisation. Ils prônent au contraire une véritable suspension de la sélection au profit de la construction d’une culture commune qui tienne compte de l’hétérogénéité des publics et permette d’enclencher une « dynamique de mobilisation ». Et là encore, on fait appel aux politiques pour qu’un vrai débat national ait lieu à ce sujet. Mais celui-ci doit être éclairé par des faits et les propositions émises dans le livre n’ont de sens et d’intérêt que parce qu’elle s’appuient sur une collecte d’informations et de données (objectives ou subjectives, à travers questionnaires et enquêtes) : « il s’agit de se placer sur le terrain de ce qu’on sait sur le collège. Ce n’est pas parce que tout le monde ou presque l’a fréquenté ou y a envoyé ses enfants que chacun peut considérer son stock d’anecdotes personnelles ou d’expériences plus ou moins gratifiantes comme un savoir indéfectible. ».

Un ouvrage utile donc, certes plus exigeant que les libelles dénonciateurs, mais que tout responsable politique s’intéressant aux questions scolaires devrait lire avec attention.

Jean-Michel Zakhartchouk


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