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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

L’humilité du chef d’orchestre

Sébastien Tavergne

25 avril 2019

« Être bienveillant sans exclure l’exigence » Sébastien Tavergne, proviseur du lycée des métiers du bâtiment de Cormeilles-en-Parisis (Val-d’Oise), nous raconte son métier comme celui d’un chef d’orchestre soucieux de son établissement comme de tous ceux qui y vivent et l’animent.


Très vite, il a eu envie de devenir personnel de direction. Professeur certifié en génie électrotechnique pendant six ans, il a vécu les changements de la voie professionnelle, mis en place des projets avec ses collègues et a vu dans la fonction de direction une possibilité d’exercer un métier où la diversité est de mise et l’imprévu la règle. Il commence en tant que principal adjoint de collège dans le souci de découvrir un niveau jusque-là inconnu en dehors de ses souvenirs d’élève. Il poursuit comme proviseur adjoint et, ensuite, prend les rênes d’un collège en difficulté de fonctionnement.

Puis, il devient chef d’établissement du lycée des métiers du bâtiment Le Corbusier. « On apprend à faire les choses au mieux pour la réussite des élèves, malgré des situations complexes et pour que les personnels vivent bien leur quotidien professionnel. Ce quotidien n’est pas simple que l’on soit enseignant, membre de la vie scolaire, personnel de santé ou agent territorial. »

Le lycée des métiers est structuré autour d’une carte de formations cohérente, du CAP au Bac Pro, concernant le même champ professionnel. L’atout est de taille pour être reconnu par les partenaires du secteur du bâtiment et développer des liens favorisant l’insertion et les stages. Il permet aussi d’accueillir des lycéens qui ont choisi clairement leur orientation, savent pourquoi ils sont là.

L’établissement est à taille humaine avec 420 élèves. Il comprend un internat de la réussite pour tous hébergeant quarante-six internes. Ce sont bien souvent les familles qui sont à l’origine de la demande, motivées par l’idée de cadrer les études mais les activités proposées aident les internes à se sentir bien. En fin de journée, des animations culturelles ou sportives sont encadrées : des sorties au théâtre, des ateliers musique et théâtre d’improvisation, des soirées débat ou encore des séances de musculation. Les compétences des maîtres d’internat sont mises à contribution pour développer ou renforcer autrement des aptitudes, notamment en expression orale. Des temps d’étude obligatoires se déroulent le soir avec accès au centre de documentation et d’information. L’internat est un lieu de mixité sociale et scolaire avec l’accueil d’élèves venant d’autres établissements, en filière générale ou en classe préparatoire.

Des projets à foison

« Pour bien exercer son métier de chef d’établissement, il suffit d’être bien entouré. » L’humilité est de mise pour raconter les nombreux projets menés par des équipes dynamiques. Deux classes participent à des mini entreprises. L’établissement est le premier lycée professionnel retenu sur dossier et audition par le théâtre de l’Europe-Odéon. Le projet d’atelier théâtre, comprenant un voyage linguistique et de découverte culturelle en Grande-Bretagne, se conclura par une représentation à l’Odéon. Deux classes européennes bénéficient du programme Erasmus avec en terminale une mobilité de cinq semaines à Galway. « À côté, il y a plein de projets comme lycéens et cinéma ou leçon de littérature. Les jeunes qui travaillent sur des projets sont plus investis. »

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Au théâtre de l’Odéon

Il le constate aussi avec des chantiers écoles où les lycéens se mobilisent, y compris en dehors des cours. L’apprentissage des gestes professionnels se fait en réel avec les encouragements des clients. Les chantiers sont filmés par les enseignants sous forme de capsules vidéo pour garder une trace. Cette année, la réfection d’un pavillon, cloisons et peintures comprises, est au programme pour les CAP peintre-applicateur de revêtements et les Bac Pro aménagements finitions. L’an passé, des bancs en bois ont été réalisés pour les parcs des châteaux de Chantilly et de la Roche-Guyon. « La difficulté pour un personnel de direction c’est de trouver comment valoriser les équipes au-delà du merci.  »

Gestion de crises

Le métier se vit aussi dans les aléas du quotidien, petits ou grands, qu’il faut gérer. Parfois, ils prennent l’ampleur d’une crise. Sébastien Tavergne est formateur en gestion de crise après lui-même avoir suivi plusieurs formations avec la Mission ministérielle de prévention et de lutte contre les violences en milieu scolaire, le Centre académique d’aide aux écoles et aux établissements ou encore l’École de gendarmerie d’Astier.

Au départ, il s’agissait d’anticiper les risques de tireurs isolés s’introduisant dans les établissements scolaires, puis, la notion de crise s’est élargie à toutes les situations complexes critiques. Un groupe de travail académique a défini les contenus des formations destinées à des cadres et des cadres stagiaires de l’éducation pour donner des outils d’aide à la décision en situation de crise. « La notion est variable d’un établissement à l’autre. On ne leur apprend pas à prendre la bonne décision mais à prendre la décision en s’appuyant sur les pairs et des outils. »

Au cours de son expérience, il a dû gérer des crises de nature différente : une tentative de suicide d’un élève, l’annonce du décès d’un collégien un dimanche, un parent alcoolisé belliqueux faisant irruption au lycée, l’accusation d’attouchement de trois élèves de 6e envers un personnel. Dans ce dernier cas, il a fait un signalement au procureur, écarté discrètement l’incriminé de ses fonctions tout en préservant son anonymat lorsqu’il a communiqué sur la situation auprès de la communauté éducative. « C’est une situation compliquée. Il faut bien réfléchir à la décision pour qu’elle n’ait pas de conséquence dramatique. » Là, le personnel a été blanchi et a pu reprendre son travail sans que l’ombre de la suspicion ne l’entrave.

Chaque fois, il veille à éviter l’effet tunnel, à préserver un retour à un quotidien normal tout en étant attentif à ceux qui n’y parviennent pas, à les accompagner. Pour lui, les risques de crise sont les mêmes qu’il y a dix ans, mais l’émergence des réseaux sociaux, la vitesse de propagation des informations, vraies et fausses, ont amené la nécessité de réagir vite et clairement.

Humain, très humain

« Le personnel de direction est un être humain donc il peut prendre une mauvaise décision. » L’important est alors d’assumer, de prévenir sa hiérarchie et d’en informer son équipe si nécessaire. Il lui arrive aussi d’assumer les erreurs des autres comme lorsqu’un enseignant exténué exprime de façon démesurée et déplacée sa colère auprès d’élèves. « Il y a des choses que l’on peut entendre, comme la fatigue. Il n’y a pas de rapport disciplinaire mais un accompagnement de l’enseignant et une information pour les familles. »

Pour lui, le management implique d’être attentif à tout le monde, aux élèves comme à l’ensemble des personnels, quelque soit le travail et le statut, de faire preuve de bienveillance et d’exigence dans un esprit d’équité. « Il faut parfois réexpliquer les attendus de la fonction à une personne, ce n’est pas la partie la plus agréable mais c’est nécessaire. »

L’heure est parfois aussi aux annonces déplaisantes, comme la fermeture d’un poste, ou à la mise en œuvre d’une réforme impopulaire. Il écoute les arguments dans le souci d’orchestrer et de jouer son rôle de fonctionnaire, d’encadrant. Il s’applique alors l’adage « décider c’est déplaire », laissant de côté le souci de popularité et se centrant sur la motivation principale qui l’a mené vers ce métier : aider les autres. « Quand je viens le matin, je sais que dans la journée je vais aider une personne, l’agent d’accueil comme l’agrégé de maths, ou une famille. Rendre service, je suis là pour ça. »

Il a appris à ne pas s’attacher aux remerciements qui ne viennent pas toujours, à rester humble en sachant qu’il n’est que de passage, que les équipes restent et font vivre un établissement sur la durée. Maillon parmi d’autres, son rôle est « d’endosser des responsabilités, de mettre de l’huile dans les rouages » pour la réussite des élèves et des conditions sereines de travail pour les personnels. Une définition à partager avec tous les candidats aux fonctions de direction.

Monique Royer

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