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COP 21

« L’école héritée du XIXe siècle n’est guère préparée à travailler sur les valeurs qui s’imposent au XXIe siècle »

Entretien avec le collectif « Paris-éducation 2015 »

24 novembre 2015

Le collectif « Paris Education 2015 » est à l’origine, à l’automne 2014, d’une tribune intitulée « Paris Climat 2015  : parlons aussi d’éducation ». Celle-ci a décidé le gouvernement français, et en particulier le ministère de l’Éducation nationale, à consacrer aux enjeux de l’éducation au développement durable un « thematic day » à l’occasion de la COP21 organisée à Paris le 4 décembre 2015. Le collectif a répondu à nos questions.


– Pouvez-vous nous retracer la genèse de votre collectif et nous dire qui le compose et le soutient aujourd’hui ?

– Le collectif « Paris-éducation 2015 » est né au printemps 2014 de la volonté que la France, pays organisateur de la COP21, puisse enfin davantage intégrer l’éducation et la formation au sein des négociations climatiques. Car depuis vingt ans, les représentants de toutes les nations se réunissent pour tenter de faire face aux dérèglements climatiques. Vingt ans qu’ils tentent de s’accorder sur les moyens d’inverser les courbes exponentielles des émissions de gaz à effet de serre et de s’adapter aux bouleversements qu’elles entraînent. Vingt ans que nous piétinons, conférence après conférence, dans la mise en place d’un accord international dont les effets ne seront vraiment visibles que sur plusieurs décennies. Vingt ans, en fin de compte, que quelle que soit l’urgence de renverser les tendances, le débat porte, uniquement sur des solutions techniques, économiques, fiscales, diplomatiques ou juridiques sans se pencher sur ce qui devrait pourtant constituer un levier fondamental du changement : l’éducation. Une éducation et une formation globale et durable qui, au lieu de perpétuer les schémas de pensée qui nous condamnent à un développement insoutenable, formerait des femmes et des hommes émancipés, innovants, conscients de leurs responsabilités et de leurs choix, solidaires de tous les autres et attentifs à préserver notre résidence commune, la Terre.

Rassemblant au départ quelques pédagogues, associatifs et politiques, le Collectif a multiplié les appels et les rencontres pour faire en sorte d’obtenir que la transition sociétale née en partie des changements climatiques soit placée au cœur de l’éducation du XXIe siècle. Et que par un effort de solidarité sans précédent, des moyens lourds soient progressivement engagés pour garantir la généralisation, partout sur le globe, d’une nouvelle éducation au développement durable et à la citoyenneté mondiale.

Au fur et à mesure de nos rencontres, nous avons reçu le soutien de centaines de personnes et associations engagées sur le terrain dans plus de 50 pays. Des personnalités comme Nicolas Hulot, Pierre Rabhi, Jean Jouzel, Allain Bougrain Dubourg, Claude Lorius, et bien d’autres ont signé notre appel. Et, dès novembre 2014, nous avons été entendus par le Ministère de l’Education Nationale et par l’Elysée. Mieux, le MEN a décidé de mettre sur pieds le 4 décembre un thematic day « éducation » au sein même de la COP21, journée où il nous a demandé à plusieurs reprises d’apporter notre expertise en la matière.

– La journée du 4 décembre sera consacrée aux enjeux éducatifs de la conférence sur le climat. Qu’en attendez-vous ?

– Le 4 décembre n’est pas une fin en soi mais bien un point de départ, un moment symbolique où une dynamique se met en route et sur laquelle on ne reviendra plus. L’enjeu est bien que, désormais, au sein des prochaines COP et de toutes les conférences Onusiennes, l’éducation et la formation soient clairement considérées comme un levier de la transition. Et que les États mettent en place les moyens nécessaires pour une transformation des systèmes éducatifs hérités de la révolution industrielle afin de placer la durabilité au cœur de leurs pratiques, leurs structures, leurs méthodes et leurs contenus.

Lors du thematic day, des ministres de l’Éducation de différents pays vont venir exprimer pourquoi l’éducation au développement durable est un enjeu pour leur pays et pour le monde, et comment ils comptent la mettre en œuvre. Des bonnes pratiques de conduite du changement en matière d’EDD dans des systèmes éducatifs seront aussi présentées. Tout cela au sein d’une journée où, par ailleurs, des organismes internationaux et des collectifs d’associations proposeront aussi des « side events » autour de l’importance de l’éducation par rapport aux enjeux climatiques. Tout cela, sans parler des espaces « Génération climat » où des organisations et des écoles viendront présenter leurs initiatives et leurs travaux sur le sujet. C’est dire si cela va être foisonnant, dynamique et mobilisateur. Et il sera impossible aux négociateurs de ne pas entendre que, désormais, ils seront obligés d’intégrer l’éducation et la formation dans les solutions à la crise climatique.

Enfin, en ce qui concerne le collectif, nous serons particulièrement attentifs à d’ores et déjà tisser des liens avec des partenaires du Maroc afin qu’ils poursuivent ce qui aura été initié à Paris lors de la COP22 qui se déroulera en décembre 2016 dans leur pays. Avec d’autres, nous lancerons aussi un appel pour que les États décident individuellement et collectivement de construire au plus vite les mécanismes nécessaires pour accélérer la transition éducative en consacrant une part importante du produit de la taxation du carbone dans des plans nationaux et locaux pour l’éducation pour tous et la transition éducative vers le développement durable, et dans un Fonds planétaire pour la transition éducative placé sous une gouvernance conjointe Nations-Unies/société civile internationale, en intégrant aussi les autorités publiques locales, entreprises, universités…

– L’éducation à l’environnement ou au développement durable est déjà intégrée dans les programmes scolaires. Faut-il aller plus loin ou plutôt faire autrement ? Comment ?

– Il est vrai que de nombreux enseignants et formateurs humanistes s’emploient déjà à apporter aux enfants et aux jeunes qui leur sont confiés une éducation globale au développement durable via une éducation à la citoyenneté, à l’environnement, à la solidarité internationale, à la santé, à la paix. Par quantité d’approches différentes, transversales, systémiques et participatives, à l’intérieur comme en dehors de l’institution scolaire, ils promeuvent une formation intégrale du citoyen, capable de mieux comprendre les grands défis planétaires et de s’engager plus activement dans la construction de solutions à long terme.

Mais si les contenus, les méthodes, les programmes de formation d’enseignants sont aujourd’hui à maturité, la Conférence mondiale sur l’éducation au développement durable organisée par l’UNESCO à Bonn en mars 2009 a rappelé à quel point leur mise en pratique reste marginale. Même là où des moyens importants sont consacrés pour faire évoluer les approches et les contenus, notamment en France, l’évolution des pratiques sur le terrain se heurte à des obstacles structurels considérables.

L’école héritée du XIXe siècle n’est guère préparée à travailler sur les valeurs qui s’imposent au XXIe siècle : la responsabilité et l’engagement collectif pour un monde plus juste, apaisé et sécurisé. En France comme dans trop d’autres pays, les élèves continuent à évoluer dans un système éducatif dominé par une approche trop étroite des disciplines, des connaissances fragmentées dont on ne discerne pas les enjeux, la relégation des arts et du corps, la quasi absence de régulation collective des conflits et d’éducation pratique à la vie démocratique, la déconnexion avec le milieu naturel, la rareté d’exemples venant de l’extérieur… Par leur histoire, leurs structures et leur culture, nos systèmes éducatifs hérités de la révolution industrielle, au lieu de nourrir la transition vers une société durable, y font, le plus souvent, obstacle. Nous devrons les transformer en profondeur pour élever la réponse éducative à la hauteur des bouleversements causés par nos activités - c’est à dire dans le cadre d’une transition globale, imaginative et agile capable d’infléchir puis d’inverser les courbes. Vous le voyez, si nous pensons que l’éducation et la formation sont un chance pour le climat, l’inverse est vrai aussi. Les enjeux climatiques peuvent être une chance pour une rénovation de notre système éducatif.

Propos recueillis par Cécile Blanchard

Il est possible d’obtenir le manifeste, soit gratuitement en le lisant via le site http://paris-education2015.org/, soit en le commandant en version papier au prix de 10 € + 2,50 € de port via contact@paris-education2015.org

Sur la librairie

 

Éduquer au développement durable - Pratiques codisciplinaires et projets au collège et au lycée
Coordonné par Marie-Christine Menéroux et Thierry Basley. Collection Repères pour agir, CRDP de l’académie d’Amiens-Crap-Cahiers pédagogiques, 2012.

 

 

L’éducation au développement durable : comment faire ?
Du projet modeste à l’action de formation de l’homme et du citoyen, bien des enseignants et des établissements se mobilisent dans cette « éducation à… ». Un dossier haut en couleur, bien ancré dans le terrain, mais loin des consensus.