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Tribune

Esprit es-tu là ?

Philippe Watrelot

13 mars 2015

Voilà deux mois que l’attentat contre Charlie Hebdo a eu lieu, suivi de celui contre l’hyper casher de la porte de Vincennes. Le 11 janvier, on s’en souvient, étaient organisées des marches à Paris et dans toute la France qui ont rassemblé près de quatre millions de personnes. « Plus rien ne sera comme avant » pouvait-on lire ou entendre un peu partout en référence à cet « esprit du 11 janvier ».

L’ « École après Charlie » devait être une école plus inclusive qui lutte vraiment contre les inégalités et qui travaille à (re)créer du « vivre ensemble » et à faire « partager les valeurs de la République ». Et dans cet unanimisme post traumatique, on admettait même que ces événements tragiques redonnaient un nouveau souffle à la refondation.

Deux mois après, on en semble bien loin. Esprit (du 11 janvier) es-tu là ?
Très vite, « l’esprit » s’est évaporé... D’abord avec une surestimation des quelques manifestations de refus des commémorations qui a entrainé une double surenchère. Un effet pervers conduisant à encourager les comportements extrêmes d’une part et une réponse autoritaire démesurée d’autre part. On l’a vu avec ces accusations d’« apologie du terrorisme » prononcées souvent à tort et à travers.

Le discours de la ministre prononcé le 22 janvier contrebalançait la posture exclusivement autoritaire du chef de l’État. On osait y parler de la nécessité de revoir la carte scolaire pour lutter contre le séparatisme social et à côté des inévitables mesures destinées à montrer la préoccupation gouvernementale d’apporter une réponse immédiate on y parlait même de pédagogie, de formation et de travail sur le long terme !

Mais, ce discours n’a pas donné la tonalité et on s’est surtout trouvé confronté à un climat post attentat assez particulier et finalement nocif pour l’éducation. Un climat révélant un rapport à la jeunesse (et en particulier celle des banlieues) assez bizarre voire pervers, fait de méfiance, d’intolérance et de refus de l’altérité.

Soucieux de capitaliser sur l’ « esprit du 11 janvier » et se basant sur une idée de ce qu’on croit être l’opinion, on a surtout vu un exécutif très préoccupé de ne pas donner une image de laxisme. On dit même que c’est cette raison, venue du sommet de l’État, qui a conduit à refuser l’interdiction des notes chiffrées proposée par la conférence nationale sur l’évaluation !

Ce n’est pas seulement l’« esprit du 11 janvier » qui s’est envolé mais aussi l’esprit qui présidait à la concertation pour la refondation durant l’été 2012. Tout le monde s’accordait alors sur un constat partagé : notre école est inégalitaire, fabrique de l’échec et de l’exclusion et doit se réformer. Un constat confirmé un an plus tard par la publication de l’enquête PISA.

Et depuis ? Rien ou presque... Les postures syndicales, les crispations habituelles, les blocages, les surenchères, les inerties administratives ont repris de plus belle. Beaucoup d’organisations et de partis semblent avoir passé la refondation par pertes et profits. On a la mémoire courte...

Quant au gouvernement, paradoxalement, alors qu’on bombe le torse et qu’on affecte une posture d’autorité, on voit aussi des reculades face aux pressions de toutes sortes : le calendrier scolaire, les dates des vacances scolaires, l’évaluation, le brevet…

Nous sommes à un moment charnière. Mercredi, la ministre présente la réforme du collège, jeudi c’est la version définitive du socle commun qui sera dévoilée. La semaine prochaine sera-t-elle celle de l’affirmation d’une véritable volonté réformatrice ou celle des renoncements et des compromis bancals ?

Espérons que chacun garde un peu de « présence d’esprit » à la hauteur des enjeux...

http://philippe-watrelot.blogspot.fr/2015/03/esprit-es-tu-la.html