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Recension parue dans le N°459 de janvier 2008

Écrire l’expérience, vers la reconnaissance des pratiques professionnelles

Mireille Cifali, Alain André, Paris, PUF, 2007.

5 janvier 2008

Mireille Cifali est bien connue des lecteurs des Cahiers pédagogiques auxquels elle porte une amicale attention qui ne s’est jamais démentie ; et Alain André s’est investi dans l’école nouvelle avant de quitter le professorat de lettres pour créer Aleph-Écriture. Ils nous offrent aujourd’hui un ouvrage de premier ordre qui va bien au-delà de la promesse que contient le titre. S’il s’agit bien de reconnaissance, et notamment de celle des pratiques professionnelles, il y est tout autant question de connaissance et de sciences de l’homme et de la société. Pour déterminer une écriture qui soit aussi une pensée. « Pour ce que je bâtis pierres vives, ce sont hommes » écrivait Rabelais. Nos deux auteurs remettent en question les conceptions de l’écriture scientifique, pour la fonder à nouveaux frais, opposant avec un rare bonheur les sciences humaines à celles que j’appelle inhumaines et que la plupart hypostasient en les qualifiant de dures.
L’avant-propos, « les raisons d’une expédition », développe un projet qui repose sur une rencontre entre une universitaire et un animateur d’ateliers d’écriture qui
renoncent tous deux au pré carré qui leur est assigné. Pourquoi introduire le récit dans l’écriture scientifique ? Pourquoi introduire la pensée dans le texte produit dans l’atelier ? À cette double question, en se fondant sur leur immense culture, les auteurs vont donner non une réponse
qui serait son « malheur », pour reprendre Maurice Blanchot, mais ils en font un prétexte à cheminement dont la richesse fait la première qualité d’un livre qui se clôt sur le « geste d’Orphée ». Geste équivoque qui signifie à la fois que l’écriture est ce qui fait échapper à la mort et que l’écriture est ce qui nous révèle mortels. Il est question dans ces dernières pages du plaisir d’écrire cette expérience personnelle et unique, de la rédaction tant de
fois recommencée de cet ouvrage.
Le plan quelque peu labyrinthesque du livre risque de déconcerter : la rhétorique y trouve une belle dispositio avec ses trois parties (dispositions, déplacements et modèles). Cette première impression se trouve confirmée par les vingt-sept chapitres qui se répartissent inégalement
dans les neuf sous-parties (mais j’invente une appellation pour une subdivision qui reste une énigme pour moi au moment où j’écris ces lignes). Toute cette belle symétrie ternaire est ruinée par les révoltes binaires ou quaternaires de chapitres qui font déborder le propos d’un ordonnancement qui serait la marque du triomphe de la dissertation alors que les auteurs en tiennent pour l’essai, genre grandement sous-évalué dans le domaine du savoir en France.
J’émettrai l’hypothèse d’un ouvrage dont la richesse tient à ses faux-semblants qui n’ont rien de trompeurs et tiennent plutôt du dévoilement : dans un premier temps, guidé par le titre et la modestie réelle des auteurs, le lecteur se passionne pour ce que l’écriture des pratiques permet : « L’écriture participe effectivement à la construction d’une identité tant personnelle que professionnelle. » (p. 133) Isolée et réduite sous forme de citation, cette pétition de principe ne paie
guère de mine mais elle vient au terme d’un cheminement expérientiel, de citations d’auteurs mais aussi de pratiques d’enseignement et de formation si convaincantes qu’elles construisent une première réponse à toutes celles et à tous ceux qui se paient d’illusion en voulant
dépersonnaliser l’écriture pour la mieux professionnaliser. Le professionnel est une personne qui ne peut assumer son identité qu’en l’écrivant. Un premier livre pourrait se clore ici puisque la reconnaissance des pratiques professionnelles devient le produit et le projet d’une écriture subjective, personnelle.
Tout aussitôt s’ouvre un deuxième ouvrage qui va organiser, non sans malice, le lien entre l’exercice professionnel et celui de la démocratie. En effet, les valeurs des auteurs ne les portent pas vers la « capitalisation » qu’ils accompagnent tout comme je le fais ici de guillemets mais vers la coopération, la démocratie et la parole. « Bref, il existe, comme le confirme Louis-Jean Calvet dans son Histoire de l’écriture, « un lien étroit entre l’écriture et le pouvoir ». Il importe de le prendre en compte et d’en souligner le corollaire : il existe un enjeu démocratique de l’accès à l’écriture. » (p. 151)
Mais la surprise de ce livre tient à sa troisième partie, à ce combat de prime abord inégal que Mireille Cifali et Alain André vont livrer avec les conceptions dominantes
de l’écriture scientifique. Il faut avoir lu, comme ils l’ont fait et beaucoup d’autres avec eux, des dizaines de
mémoires où le « Je est haïssable », pour comprendre le risque encouru dans l’affrontement de ces modernes David avec le Goliath de la littérature dite scientifique. Sans complexe, mais avec les armes de leur connaissance des textes fondateurs de l’imposture méthodique qui élimine
le sujet de son parcours, nos deux auteurs vont nous conduire vers les impasses d’un genre qu’ils déconstruisent
avec méthode et délectation. Michel Leiris et Roland Barthes sont mis à contribution pour élaborer une posture nouvelle qui peut être résumée par le titre du chapitre XXIV la littérature assumée. Surpris d’abord par une telle audace, le lecteur praticien de l’analyse de pratiques se
prend d’enthousiasme pour cette reconstruction d’autant plus qu’elle touche le genre le plus controversé aujourd’hui en formation, le mémoire qui « révèle les
tensions entre les différentes optiques »
(p. 363) : l’optique de la formation, celle de la science, celle de l’institution, celle de l’auteur et de son accompagnateur et enfin celle des lecteurs qui vont mieux s’y reconnaître que dans un affadissement généralisé induit par la dépersonnalisation des textes.
L’écriture même de ce livre répond à de nouvelles exigences voulues par les auteurs qui s’imposent un je collectif dont les règles veulent que chacun s’exprime à la troisième personne en usant de leur prénom en guise d’étendard. Récit, essai et dispositifs d’écriture se fondent harmonieusement en se fondant sur une culture littéraire et scientifique qui incite d’autant mieux à la lecture qu’un index des noms d’auteurs est complété par celui des mots clés qui se présente sous une forme thématique. J’ai pris le parti (ou plutôt le parti m’a pris) de découvrir ce livre et de m’en délecter comme d’un roman policier dont toutes les fausses ouvertures convergent vers seul but : me faire partager des valeurs démocratiques et coopératives.

Richard Étienne