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Prévention

Des « jeux dangereux » de plus en plus connus des élèves

Mickael Vigne

14 septembre 2017

Une recherche menée depuis 2014 dans deux circonscriptions d’Arras montre une augmentation sensible des pratiques des jeux de non-oxygénation par rapport à une enquête de 2012. État des lieux de l’ampleur d’un problème de santé publique mal connu des acteurs du monde éducatif.


Une enquête quantitative, sur le phénomène des « jeux dangereux » en général, et celui du « jeu du foulard » en particulier, commencée en septembre 2014, a permis d’obtenir des résultats émanant de deux circonscriptions d’Arras (Pas-de-Calais) à partir de 2810 élèves de cycle 3 interrogés dans soixante-trois écoles différentes. Cette enquête a été rendue possible par un engagement partenarial entre l’Inspection académique du Pas-de-Calais, la municipalité d’Arras, l’université d’Artois et l’ESPÉ Lille-Nord de France. Le taux de participation s’élève à 88 % des enfants de l’effectif théorique.

Comme l’indique le Guide d’intervention en milieu scolaire : « Jeux dangereux et pratiques violentes »[Guide d’intervention en milieu scolaire "Jeux dangereux et pratiques violentes", Ministère de l’Éducation nationale-Sceren, 2011.], les « jeux dangereux » sont de trois types : jeux de non-oxygénation ; jeux d’agressions (intentionnels ou contraints, ce sont principalement des pratiques physiques violentes) ; jeux de défi fondés sur le « cap, pas cap ? ». L’enquête menée porte sur les jeux de non-oxygénation.

Typologie des jeux de non-oxygénation

Les jeux de non-oygénation comprennent les jeux de strangulation et de compression, ainsi que les jeux d’apnée.

  • Les jeux de strangulation : le procédé consiste à ralentir l’irrigation sanguine du cerveau par compression afin de ressentir des effets euphorisants. L’absence prolongée d’oxygène provoque un étourdissement qui produirait, selon quelques pratiquants, un plaisir difficile à décrire. Ce type de « jeux » se pratique par l’intermédiaire d’un tiers la plupart du temps. Dans d’autres cas, les enfants jouent seuls par auto-strangulation.
  • Les jeux d’apnée : dans ce cas, l’arrêt respiratoire, qui peut parfois s’accompagner de compression sternale, entraîne un arrêt de l’apport en oxygène (O2). L’appauvrissement de l’oxygène dans le sang, associé à l’arrêt de l’élimination du dioxyde de carbone (CO2), entraîne une augmentation significative de la teneur en dioxyde de carbone, responsable d’une souffrance cérébrale aiguë. Une perte de connaissance est souvent associée à la pratique d’apnée, avec pour autres conséquences possibles : ecchymoses, égratignures, hémorragie interne, état léthargique, syncope, coma, arrêt cardiaque ou mort.

Les deux jeux d’apnée les plus connus des enfants sont le « jeu du foulard [1] » (51,2 %) et le « jeu de la tomate [2] » (50,7 %). Le taux de connaissance de ces jeux d’apnée est en augmentation puisque une enquête IPSOS/APEAS en 2012 relevait respectivement 32 % et 27 % chez les enfants de six à onze ans. Le phénomène semble donc être en progression dans le primaire. Sur les deux circonscriptions arrageoises, ce sont 35,6 % des élèves qui disent connaitre au moins un jeu avec lequel on bloque sa respiration.

Des taux de pratique inquiétants

Notre enquête révèle que 17,3 % des enfants y ont joué au moins une fois, alors que l’étude APEAS/IPSOS révélait un taux de pratique de 10 %. Cette augmentation interpelle d’autant plus que l’Arrageois est plutôt considéré comme étant socialement « protégé » dans la région. On peut envisager une relation de cause à effet entre l’augmentation de la connaissance et celle de la pratique. En effet, plus les enfants ont connaissance d’un phénomène, plus ils sont amenés à le tester. C’est pourquoi une sensibilisation précoce des risques et dangers qui sont occasionnés par cette pratique s’avère nécessaire.

66 % jouent entre copains, ce qui indique que l’effet groupe est un facteur déclencheur de la pratique. 20,5 % jouent « seuls », souvent à la maison. Cette proportion constitue la part la plus inquiétante face au danger encouru. En effet, en cas de syncope prolongée, personne ne peut aider à réanimer celui ou celle qui se dirige vers un coma ou, pire, la mort.

Les enfants pratiquent surtout dans la cour de récréation (37,2 %), à la cantine (16,4 %), au centre de loisirs ou colonie de vacances (14 %). Ces résultats montrent que ce phénomène concerne tous les acteurs et secteurs de la vie éducative et sociale.

Concernant les raisons de la pratique, 32 % disent que c’est « pour faire comme les copains » et 15 % parce que cela procure des « sensations agréables ». Quant aux risques encourus, 48,5 % pensent qu’ils risquent de s’évanouir ou de perdre connaissance, 30,6 % pensent que la pratique risque de « faire arrêter leur cœur » et 32,5 % pensent qu’ils ne risquent rien. L’ignorance n’accentue-t-elle pas le danger ?

En revanche, parmi ceux qui connaissent un jeu d’apnée mais qui ne l’ont pas pratiqué, 93,4 % disent que c’est « parce que c’est dangereux ». Il y aurait donc un effet positif de la sensibilisation sur les comportements des élèves.

Filles et garçons autant concernés

Le croisement des variables « sexe » et « pratiquants » a permis de constater qu’il n’y a pas de différence significative chez les pratiquants du « jeu du foulard », contrairement aux jeux impliquant des violences physiques, qui sont bien plus présents chez les garçons. Toutefois, parmi ceux qui décident de pratiquer un jeu d’apnée, les garçons multiplient davantage les expériences que les filles.

On pourrait imaginer que les élèves en difficulté soient plus fragiles et donc plus concernés par ces pratiques. L’enquête le confirme. Les résultats montrent de manière très significative que les élèves qui se sentent « faibles » ou « très faibles » scolairement sont ceux qui pratiquent le plus régulièrement les jeux d’apnée. Ces résultats mettent en perspective l’approche systémique du climat scolaire. En effet, les enfants qui ont de mauvais résultats sont aussi le plus souvent ceux qui ne se sentent pas bien à l’école. Cette étude montre ainsi également que ceux qui ne se sentent pas bien à l’école pratiquent plus régulièrement des jeux dangereux.

Milieu social et bienêtre

Sur l’ensemble des écoles interrogées, les résultats de l’enquête ne montrent aucune relation forte entre les enfants qui pratiquent un jeu d’apnée et profession et la catégorie socioprofessionnelle (PCS) des parents (père et mère réunis). Pourtant, l’enquête révèle que le phénomène semble malgré tout plus important dans les écoles se situant au cœur de zones socialement défavorisées. En effet, c’est dans ces espaces défavorisés que nous avons pu établir une corrélation forte entre les élèves qui disent pratiquer un jeu d’apnée et leur sentiment de malêtre au sein de l’établissement. Les élèves qui ne se sentent « pas très bien » voire « pas bien du tout » sont ceux qui ont au moins pratiqué une fois un jeu d’apnée de type « jeu du foulard ».

Comme le montre le graphique ci-dessous, ceux qui ont pratiqué plusieurs fois sont ceux qui se sentent le moins bien dans leur école. On pourrait formuler l’hypothèse, à la vue des deux derniers constats, que la pratique d’un « jeu dangereux » relèverait davantage d’états psychiques individuels liés aux situations scolaires et au climat d’école, que d’un déterminisme social classique. Ceci renforce l’idée qu’un travail de fond doit être mis en œuvre sur les moyens d’amélioration du climat scolaire [3].

Corrélation entre la pratique d’un jeu d’apnée et le sentiment de malêtre scolaire. Les valeurs du tableau sont les pourcentages établis sur 1016 citations. La corrélation entre les deux variables « pratique » et « climat scolaire » est très importante, de l’ordre de 99,98%. Plus un enfant se sent mal à l’école, plus il a de chance de pratiquer un « jeu dangereux ».

Si la sensibilisation ne peut à elle seule permettre d’éviter les passages à l’acte, à l’inverse l’absence d’action pédagogique de prévention ne permettra pas d’affaiblir un phénomène en expansion. Au contraire, cela ne provoquerait qu’une amplification du phénomène, notamment par l’efficacité malsaine des réseaux sociaux et d’internet. Il est donc important que les équipes éducatives s’inscrivent plus globalement dans un travail qui vise à améliorer le climat scolaire. La meilleure connaissance de ces pratiques dangereuses permettrait sans aucun doute d’une part de réduire considérablement les risques, et d’autre part de diminuer le nombre de décès annuels.

Enfin, l’expression « jeux dangereux » elle-même mériterait d’être modifiée, afin de dissiper toute forme de confusion dans l’esprit des enfants. En effet, ce qui demeure ludique ne peut être assimilé à un danger. Le flou induit par l’utilisation du mot jeu inciterait certains enfants à tenter l’expérience de ces pratiques par ignorance.

La mise en place d’actions de formation et de sensibilisations de grande ampleur au sein de l’ensemble des académies constitue à présent une urgente évidence [4].

Mickael Vigne
Sociologue, maitre de conférence à l’ESPÉ Lille-Nord de France


Pour en savoir plus :

Page eduscol « Prévenir les "jeux" dangereux et les pratiques violentes à l’école »


[1C’est une pratique de strangulation : les pratiquants opèrent « une compression prolongée des veines et des artères du cou qui provoque le blocage du retour veineux (le sang ne redescend pas de la boîte crânienne et provoque des œdèmes), ainsi qu’une souffrance cérébrale aigüe majeure ». Définition issue du Guide d’intervention en milieu scolaire cité plus haut.

[2« La blockpnée suivie de la manœuvre de Valsalva (jeu de la tomate) provoque un effondrement du débit cérébral : frein du retour du sang, ce dernier ne redescend pas du cerveau mais stagne, entraînant une hyperpression intracrânienne, avec des risques d’œdèmes cérébraux et d’hémorragies intracrâniennes. » Définition issue du Guide d’intervention en milieu scolaire cité plus haut.

[3Voir n°523 des Cahiers pédagogiques, « Le climat scolaire ».

[4Mickael Vigne, « Les « jeux dangereux » en cycle 3 : état des lieux au service d’une politique de sensibilisation et de prévention des risques encourus avant l’entrée au collège » in International Journal of Violence and School (IJVS), Hors-série n°16, p.67-95, 2015.

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