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Assises

Contre les situations d’illettrisme, la pédagogie ?

Les Assises contre l’illettrisme se sont tenues dans l’Académie Nord-Pas-de-Calais, le jeudi 27 Juin, à Roubaix. Francis Blanquart et Céline Walkowiak s’y sont rendus, ayant en charge dans leur établissement une option anti-décrochage en classe de 3ème, population fragile, susceptible de venir gonfler d’ici quelques années les chiffres de l’illettrisme. Car l’illettrisme ne concerne pas les élèves scolarisés, mais les adultes qui, plusieurs années après avoir quitté l’école, perdent certains acquis langagiers et manifestent de grosses difficultés face à l’écrit.

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Francis Blanquart et Céline Walkowiak

De tous les chiffres qui nous sont donnés par la responsable de la division Ingénierie Statistique et Qualité de l’INSEE Nord-Pas de Calais, nous retenons ceux-ci :
la région a 5 points de plus que les chiffres nationaux (12 % de population illettrée entre 18 et 65 ans dans la région, contre 7% nationalement). En France, c’est 2.500.000 personnes touchées par ce phénomène. La moitié de ces personnes exercent une activité professionnelle et ont plus de 45 ans. 30% habitent des zones rurales. Le grand nombre de personnes dans la tranche d’âge supérieure dédouane d’ailleurs d’une certaine façon l’école actuelle et la baisse de deux points observée dans les chiffres depuis 2004 est à imputer à la sortie des plus de 65 ans du panel observé. Chez les actifs, ce sont surtout les ouvriers qui sont touchés, puis les CDD et personnels en interim, mais également les employés des petites entreprises.
De façon générale, le phénomène demeure invisible dans la société civile et l’ANLCI (Agence nationale de lutte contre l’illettrisme) lance une compagne d’affichage, de spots télé et d’annonces radio, pour sensibiliser l’opinion publique.

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Deux autres chiffres retiennent notre attention : sur cette population recensée en situation d’illettrisme, 51% n’ont été scolarisés qu’à partir de 6 ans et 39% ont arrêté l’école à la fin de l’école primaire. Pour nous enseignants, l’enjeu est clair : plus nous consoliderons l’acquisition des compétences langagières avant la fin de la scolarité obligatoire, et plus nous lutterons contre la déperdition de ces compétences.
Le matin, une première table ronde est animée par un membre du MEDEF autour de la maîtrise des compétences clefs au service d’un parcours professionnel. Les intervenants de cette table ronde sont des acteurs de différents organismes de formation, tant publics que privés. L’échange ne nous apprend pas grand-chose, sauf que tout le monde semble mettre tout en œuvre pour construire ou consolider les acquis langagiers de ces populations fragilisées. Nous restons cependant sur notre faim pédagogique, car nous ne saurons rien des démarches d’apprentissages proposées à ces adultes, pour construire ou consolider ces fameuses « compétences de base » (Oral, écrit, calcul, espace/temps, informatique, technologie, attitudes et comportements, gestes et postures, réglementaire, ouverture culturelle), à part qu’il s’agit essentiellement de redonner l’envie d’apprendre et la confiance en soi, détruites par l’école. Le débat qui suit la première table ronde fait émerger les représentations assez négatives et stéréotypées de la salle sur le travail des enseignants et nous laisse un peu perplexes.

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Pendant le cocktail dinatoire (qui met à rude concurrence les cacahouètes de nos CA d’établissement scolaire !), nous nous interrogeons tous les deux sur ces fameuses compétences de base évoquées dans la matinée, ainsi que sur l’usage qui est fait par les entreprises du socle commun (cité deux ou trois fois par les professionnels sans que l’on sache quel est le palier visé, ni quels items sont jugés indispensables à maîtriser) : que doit-on consolider avant tout pour empêcher la déperdition des compétences ? Est-ce en faisant manipuler la langue, dans différentes situations de communication et de réflexion personnelle que l’on va faciliter l’ancrage de fondamentaux ? L’usage généralisé d’internet et des réseaux sociaux va-t-il permettre aux nouvelles générations de garder un contact plus étroit avec l’écrit ?

L’après-midi, les travaux reprennent par la présentation d’une action « Journalistes en herbe », menée par la Voix du Nord, en partenariat avec le rectorat. En réservant certaines pages du journal, le mercredi, aux articles écrits par les élèves avec leurs enseignants, la Voix du Nord espère toucher les parents, en faisant entrer la presse dans les foyers.

La seconde table ronde est animée par un IA-IPR de Lettres, et par des enseignants de maternelle, collège et lycée professionnel, qui présentent des pratiques quotidiennes de classe favorisant la construction des compétences langagières des élèves. Nous apprécions beaucoup la clarté et la pertinence des outils et travaux présentés : des journaux de séquence en lycée professionnel, pour favoriser, par l’écrit réflexif, l’appropriation des savoirs. Un usage très pertinent et différencié des TICES pour amener les élèves à retravailler leurs productions écrites en collège. Des actions en maternelle pour faire entrer le livre dans des maisons où il n’y en a pas.

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Dans la salle, le public bouge, souffle, hausse les sourcils. Pourtant, c’est la première fois depuis le matin que nous entendons parler pédagogie, et que l’on nous présente de véritables outils ou situations d’apprentissage. Devant nous, les gens s’interrogent sur l’impact de toutes ces activités sur l’ancrage des fondamentaux.
Nous sommes repartis avec l’impression de n’avoir pas appris grand-chose, mais d’avoir cependant évolué dans notre réflexion. Nos interrogations se sont affinées et une certitude est quand même apparue : c’est à nous, professionnels de l’école, de trouver la solution à ces situations de déperdition langagière, et à nous de mettre en œuvre toutes les pratiques pédagogiques pertinentes pour ancrer le plus durablement possible les savoirs.
En gros et en vrac : donner envie, faire écrire, faire lire, construire un rapport à l’objet-livre, apprendre à se lancer dans un projet d’écriture, de lecture, écrire partout et dans toutes les disciplines, pour soi et pour les autres, rencontrer des auteurs, des journalistes, des professionnels des mots, désacraliser l’orthographe pour lui redonner toute son importance, faire de la maîtrise de la langue une véritable compétence transversale dans les établissements.

C’est certainement finalement par l’apprentissage de la complexité qu’on ancrera plus durablement les compétences langagières de tous nos élèves.

Francis Blanquart et Céline Walkowiak
NB : Les visuels sont des affiches de la campagne contre l’illettrisme, par l’ANLCI