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Une idée folle

« Ce sont les enseignants qui font la transformation de l’école »

Entretien avec Judith Grumbach

6 septembre 2017

Le film documentaire Une idée folle nous fait entendre les témoignages d’enseignants, de parents et d’enfants de neuf écoles et collège qui ont fait le choix de projets développant l’empathie, la coopération, la confiance en soi des élèves, pour former des citoyens du XXIe siècle. À l’occasion de la diffusion du film sur le site du Monde.fr, du 7 au 10 septembre, sa réalisatrice, Judith Grumbach, a répondu à nos questions.


Vous avez réalisé ce film « Une Idée Folle » : comment cela s’est-il fait et comment est-il diffusé ?

Ce film est né d’une rencontre avec Thomas Blettery et Laura Zimer de l’association Ashoka France [1]. En février 2015, ils m’ont demandé de filmer des établissements scolaires qu’ils avaient identifiés parce que leur projet pédagogique, en plus de transmettre les savoirs fondamentaux, mettait un fort accent sur le développement de compétences comme la confiance en soi, l’empathie, la coopération, la créativité et la prise d’initiatives chez les élèves. Le but est de permettre aux enfants de devenir des citoyens autonomes, épanouis et responsables qui auront envie de transformer positivement la société qui les entoure. Comme le dit Constance, 10 ans, dans le film, « ce n’est pas parce qu’on est tout petit qu’il ne faut pas essayer de faire quelque chose ». Ce sont des écoles ou les enfants font des ateliers philo, apprennent à régler leurs conflits entre pairs, travaillent en groupe sur des projets mais collaborent également dans des disciplines comme la grammaire ou les mathématiques, pratiquent le tutorat et initient des projets écologiques et solidaires.

Ces neuf établissements sont publics et privés (5 publics, 4 privés) vont de la maternelle au collège, et sont situés aux quatre coins de la France. Les membres de leur équipe pédagogique partagent le même projet et une volonté d’ouverture sur leur territoire (collectivités locales, associations, parents d’élèves).

À l’origine il n’était pas question de faire un long métrage. Je devais réaliser quatre petites capsules de trois minutes. Je suis rentrée de quatre jours de tournage avec plus de vingt six heures d’images et avec le sentiment de ne pas pouvoir raconter tout ce que j’avais vu avec des formats aussi courts. Nous nous sommes donc embarqués dans une aventure aussi nouvelle pour eux que pour moi : la réalisation et la co-production d’un film documentaire.

Ce film n’a aucune prétention d’exhaustivité. Il y a évidemment plus que neuf établissements scolaires qui partagent des objectifs similaires, et encore plus d’enseignants, même quand ils n’ont pas la chance de pouvoir le faire en équipe. Il ne s’agit pas d’un panorama du paysage éducatif français mais simplement de présenter une autre vision de l’école incarnée par les enseignants, les élèves et les parents de ces neuf établissements scolaires qui ne sont que des exemples d’un mouvement plus large.

Dans un premier temps, le film a été exclusivement diffusé dans le cadre de projections citoyennes. Nous l’avons conçu comme un outil, l’amorce d’une conversation sur le rôle de l’école au XXIe siècle, et il nous paraissait important de créer des espaces où cette conversation pouvait avoir lieu. Nous avons reçu 650 demandes de projections depuis l’avant-première du film et nous avons accompagné l’organisation de 120 d’entre elles entre mars et juin 2017. Le film sera accessible librement pendant trois jours sur le site du Monde.fr pour toucher un public plus large. Il sortira en DVD à la fin de l’année.

Quelles sont les réactions des enseignants à votre film ? On peut imaginer que cela dépend s’ils sont venus déjà convaincus, par militantisme, ou alors par hasard ou par curiosité ? Et les réactions des non-enseignants ?

À chaque fois que j’ai demandé, à la fin des projections auxquelles j’assistais, combien d’enseignants étaient présents, il y avait au moins 50% de mains levées. J’ai l’impression, d’après les témoignages que nous avons reçu, que ceux qui ont vu le film jusqu’à maintenant se divisent principalement en deux catégories. Il y a ceux qui sont convaincus depuis longtemps par les idées et par les outils décrits par les enseignants filmés (pour beaucoup inspirés de l’éducation nouvelle) et qui n’ont pas attendu Une Idée Folle pour les mettre en place dans leur classe. Ils ont accueilli le film très chaleureusement. Plusieurs nous ont dit que ce film leur donnait le sentiment d’être moins seuls. Et puis il y a ceux qui se posent des questions sur leurs pratiques pédagogiques, qui sont parfois frustrés, se sentent peu accompagnés et cherchent des réponses à leurs interrogations. Certains m’ont dit que le film leur donnait des idées, d’autres ne pas s’estimer capable (à mon avis à tort !) de faire comme les enseignants filmés. Je crois que la question de la confiance est centrale à l’école – celle que l’on accorde aux enseignants, celle qu’ils se font à eux-mêmes et celle qu’ils reconnaissent aux enfants. Je crois qu’encourager les enseignants à se faire confiance et à oser est l’une des clefs de la transformation du système éducatif français.

Quant au public non enseignant, les parents dans la salle demandent souvent combien de classes ou d’établissements scolaires de ce « type » existent en France et comment les trouver.

Tout film de ce genre commence par rassembler un public plutôt sensible à la cause qu’il défend. La mise en ligne du film sur le site du Monde.fr devrait élargir l’audience et provoquer des réactions diverses.

Pensez-vous que votre film puisse jouer un rôle dans la nécessaire transformation de l’école ? Ou disons dans la diffusion d’innovations ?

Le but du film est de montrer qu’il est possible de penser l’école autrement, de faire autrement dans sa classe, dans son établissement scolaire. Sans donner de leçons, sans dire qu’il y a une méthode miracle. Je pense que ce sont les enseignants qui font la transformation de l’école, ceux que j’ai rencontrés et de très nombreux autres, et j’aimerais que ce film puisse contribuer, à sa modeste échelle, à aider certains d’entre eux à se faire confiance pour se lancer.

Il me semble qu’on a besoin d’un débat sur l’école qui soit à la hauteur des enjeux. Quel est le rôle de l’école ? D’apprendre à lire, à écrire et à compter, certes, mais encore ? On parle beaucoup de citoyenneté mais ce mot s’est vidé de son sens. Qu’est ce que cela veut dire être citoyen au XXIe siècle ? Est-ce que cela suffit d’aller mettre un bulletin de vote dans une urne une fois tous les cinq ans ? De respecter la loi ?

On voit bien les limites de cette définition dans l’évolution de notre démocratie. Les établissements qui figurent dans le film prônent une citoyenneté en actions. Pour se sentir libre dans une classe il faut pouvoir se déplacer, se tromper, prendre des décisions, proposer des choses. Il faut pouvoir créer. Pour se sentir l’égal de l’autre, il faut avoir compris qu’on a de la valeur, qu’on a sa place, avoir développé de l’estime pour soi-même. Dans ces écoles et ce collège, on part du principe qu’il faut prendre soin de l’individu pour qu’il puisse trouver sa place dans le groupe ce qui est une condition sine qua non pour arriver à une vraie fraternité, une vraie solidarité, non seulement entre les élèves mais aussi avec le reste de leur environnement.

Y a-t-il une chose qui vous a frappée, étonnée dans ce que vous avez vu ?

L’humilité et la générosité des enseignants, le fait qu’aucun d’entre eux ne pense détenir une sorte de vérité mais qu’ils ont au contraire construit leur façon d’être enseignant pas à pas, avec ce qu’ils sont, en faisant des erreurs, en adoptant cette posture de chercheur et en ne la lâchant plus. Aucun d’entre eux ne prétend que c’est facile mais ce qui m’a frappé c’est qu’ils avaient tous l’air de se sentir à leur place, et de faire leur métier en accord avec ce qu’ils sont.

J’avais quitté l’école avec bonheur et soulagement et ils m’ont tous donné envie d’y retourner.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk

Une Idée Folle, documentaire, 80 minutes, France, 2016

La bande-annonce du film

Du 7 au 10 septembre le film est en accès libre sur le site du Monde.fr. Toutes les dates des projections déjà organisées et la marche à suivre pour organiser la sienne sont disponibles sur le site du film.


[1Le cœur de métier d’Ashoka depuis 35 ans est d’identifier et d’accompagner des entrepreneurs sociaux – des hommes et des femmes qui ont décidé de contribuer à la résolution d’un problème social ou environnemental pour les aider à avoir plus d’impact. Un tiers des entrepreneurs du réseau agit dans le domaine de l’éducation.

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