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Les portraits du jeudi (soir), par Monique Royer

Artisan de la cohérence

Emmanuel Grange

2 octobre 2015

En faisant de l’art une passerelle pour mieux investir l’histoire-géographie ou l’éducation morale et civique, Emmanuel Grange, enseignant au collège Waldeck Rousseau de Firminy, recherche un élément essentiel, le sel de l’apprentissage, la curiosité qui donne au savoir le sens de la compréhension. Rencontre avec un prof heureux d’être au jour le jour un passeur de savoirs.


Firminy, ville du département de la Loire, porte en elle l’histoire contemporaine, celle de l’industrialisation puis de la crise, celle des vagues d’immigration qui ont peuplé sa diversité. Elle est aussi un lieu où l’art se déploie en accueillant des réalisations du Corbusier ou des expressions de street art. Dans les classes du collège, les origines sociales sont mêlées. De ce panorama bariolé, Emmanuel Grange en fait le décor, l’assise de son approche pédagogique où les disciplines qu’il enseigne se mêlent et s’élargissent à d’autres par souci d’une cohérence perçue par les élèves.
Son père était enseignant, il le devient à son tour en se définissant comme «  un passeur d’actualité  ». Il ne se voit pas en «  encyclopédie sur pattes  » et aime par dessus tout «  rendre simple ce qui est compliqué  ». Il se souvient avec délices des lieux culturels ou d’histoire visités avec ses parents, et souhaite rendre accessible cet univers que certains élèves ne fréquentent guère. «  Des gamins sont loin du monde dans une cellule familiale parfois très fermée  ».

Il a puisé auprès des tuteurs de ses années de formation des idées, des pistes qu’il explore encore. Avec François Arnal, un des pionniers des blogs pédagogiques, il découvre les richesses du média et l’adopte. En 2008, il ouvre «  la Passerelle  », nom inspiré par l’architecture de son établissement où un passage entre deux bâtiments mène à un mur. La Passerelle est tout le contraire, construit comme un espace ouvert où les contenus s’accompagnent de play-lists, d’instantanés d’art, un lieu pédagogique enrichi de touches personnelles et de contributions des élèves.

«  J’ai souhaité créer un vrai blog participatif avec une identification unique pour tous les élèves, afin qu’ils puissent partager et valoriser leurs productions sous la forme de schémas, de textes, de croquis  ». Il poste aussi des cartes postales de ses vacances, ses morceaux de musique du moment. Pour lui, «  il faut être dans le vrai avec les élèves, montrer que nous ne sommes pas que prof  ».

L’ouverture n’est pas synonyme de familiarité, l’exercice est cadré comme l’est le groupe facebook, relais du blog, régulé par une charte. Le cadrage évite les soucis, explicite les règles de relations numériques respectueuses, permet le partage sans intrusion dans l’intimité. «  Plus ça va, plus je me dis que si l’élève voit l’individu derrière le prof, le climat scolaire s’en ressent, surtout lorsque les règles sont bien établies  ».

Dans ses cours d’éducation civique puis, à partir de cette année, d’EMC (Éducation morale et civique), il utilise la discussion à visée philosophique. La méthode, développée par Michel Tozzi, favorise l’expression spontanée des élèves et la construction d’une opinion au fil de la discussion. Il l’a adaptée en nommant deux présidents, plutôt qu’un, chargés de distribuer la parole et de préparer les questions au préalable. Un secrétaire note ce qui se dit pour en garder trace. Pour l’enseignant, l’intérêt est réel. En faisant un pas de côté, il libère une parole jusque là contrainte dans un cadre scolaire normatif. Une discussion sur le harcèlement a permis ainsi l’expression de choses jusque là tues et aboutira sur la réalisation d’une vidéo de prévention.

Une discussion à visée philosophique avec les 6e

L’arrivée de l’EMC à la rentrée, avec un accompagnement institutionnel tardif, l’a questionné. Il a cherché comment aborder les notions de morale sans transformer ses cours en énumération de principes. Amateur d’art, il choisit une entrée par des œuvres pour amener une réflexion sur les émotions et leur gestion. «  On se plaint souvent du comportement des élèves. Or, l’école ne s’intéresse pas aux ressentis, au rapport à l’autre. Les enseignants pensent que ce n’est pas leur rôle et délèguent souvent à la vie scolaire cet aspect  ». Il illustre le thème de la colère par un dessin représentant le capitaine Haddock ou le «  Cri  » de Munch. L’exercice montre aussi la diversité des regards face à une œuvre et favorise là encore le dialogue. L’art est une accroche pour exprimer ce qui se dit difficilement, relier les représentations intimes et les savoirs.

Pour lui, «  l’histoire-géographie prend sens quand les gamins qui regardent le journal télévisé raccrochent avec ce qu’ils ont appris en classe  ». S’intéresser à l’émotion collective provoquée par le décès du jeune Aylan sur une plage turque à partir d’un dessin de presse puis regarder des vidéos pour mieux comprendre ce que revêtent les termes migrants et réfugiés, proposer aux élèves d’enquêter auprès de leurs familles pour retracer leur arrivée à Firminy, l’actualité devient source d’histoire, de géographie depuis le vaste monde jusqu’à la proximité. Ce qui se passe tout à côté interroge, comme les murs colorés par le street art. A-t-on le droit ou non de peindre des fresques, des tags ? La question illustre le thème de la liberté en 4e.

Un atelier artistique avec les artistes de rue Ella & Pitr

L’enseignant mêle les trois disciplines dans un souci de cohérence pour les élèves, usant d’une liberté pédagogique qui lui est chère. «  J’ai des programmes mais je me les approprie en concevant mes cours de façon artisanale, cousus main comme un patchwork  ». Le décloisonnement est pour lui un moyen sûr pour que le sens des apprentissages émerge. Il prône l’interdisciplinarité, alors les EPI (Enseignements pratiques interdisciplinaires) lui semblent une opportunité d’aller plus loin en travaillant plus fortement encore avec des collègues d’autres disciplines. Cette interdisciplinarité, il l’a déjà pratiquée autour de projets culturels avec un enseignant en arts plastiques où les murs du collège étaient investis par les élèves et des artistes pour produire une œuvre collective, ou encore avec la réalisation de vidéos sur le traitement de l’information.

Un débat argumenté en classe de 4e

Des projets, il en plein la tête. L’an passé, ses élèves ont imaginé un quartier idéal où chacun mettait sa touche : «  On se régale aussi sur les fantasmes d’une ville idéale. C’est un champ ouvert où les élèves peuvent s’exprimer  ». Cette année, il ira plus loin en invitant une architecte à les accompagner dans une interprétation futuriste du Centre civique où se concentrent les œuvres du Corbusier. La création collective s’enrichira de la découverte d’un métier, des mots, des techniques, des exigences d’une profession.

«  Chaque année, je m’efforce de partir dans des projets différents  ». Sa créativité, il la nourrit par des échanges au sein du web pédagogique où son blog est hébergé, avec les stagiaires dont il est le tuteur, avec des collègues via les réseaux sociaux. Cette année, il découvre la formation au niveau académique et cette perspective le réjouit. Le partage, le décloisonnement, sont autant de sources pour renouveler ses pratiques, et poursuivre son travail, qu’il vit comme celui d’un artisan. Quelque temps remplaçant, entre plusieurs établissements, il regarde la stabilité de son poste dans un établissement et une ville qu’il apprécie comme une chance d’inventer, de bouger, d’enrichir ce qui dans la diversité d’une classe amène un goût commun : celui d’apprendre et de découvrir.

Monique Royer


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Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier