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Temps de l’enfant, rythmes scolaires : vraies questions et faux débats
Stéphane Bonnéry (dir), Fondation Gabriel Péri, 2025Stéphane Bonnéry, dans ce recueil d’articles donne à voir une réflexion déjà ancienne sur les enjeux du temps de l’enfant et des rythmes scolaire qui résonne dans l’actualité récente.
« La fatigue des enfants », un moteur très sensible, repose inlassablement la question des rythmes scolaires et de la manière d’organiser scolairement les horaires, les manières de faire pour apprendre.
En tant que lecteurs et acteurs dans le système éducatif, nous pourrions nous demander si les réflexions de cet ouvrage auraient pu servir à documenter d’une manière plus objective la « Convention citoyenne sur les temps de l’enfant ». L’apport des recherches donne en effet des éléments pour croiser le fer avec les fausses questions et porter des vrais débats. Les recherches sociologiques ont montré depuis longtemps déjà que l’école reproduit et renforce les inégalités sociales. Et la question majeure se cristallise sur ce qu’il serait bon d’entreprendre afin que les élèves les plus éloignés de la culture scolaire s’en rapprochent davantage. L’explication la plus simple et qui a amplement nourri les décisions sur les réformes et les divers dispositifs pédagogiques a ciblé essentiellement les rythmes scolaires.
Or, Stéphane Bonnéry cherche à analyser cette question, en s’appuyant sur l’enchainement des réformes scolaire sur le temps de l’enfant, la diminution des heures scolaires, la réduction du périmètre d’action de l’école. Il avance que si l’école ne peut pas tout, celle-ci pourrait davantage si on n’avait pas enlevé des heures au temps scolaire depuis près de 50 ans… Dès lors, ce que l’école ne pourrait pas prétendre faire dans ses murs serait effectué dans l’extrascolaire, dans les prises en charges territoriales, associatives, ou activités des loisirs et de l’éducation populaire, que l’on sait inégales par avance, selon l’endroit où les élèves vivent sur la carte géographique. Il met en évidence les conséquences pédagogiques mais également économiques de ce « transfert de charges ». Les nouveaux« temps libres » deviennent aussi des « heures d’école perdues », « pour confier les enfants aux mairies, au privé, aux familles qui le peuvent, voire à la rue ou aux écrans » (p.19). A plusieurs reprises, Antoine Prost est cité : « A qui fera-t-on croire qu’il est possible d’apprendre mieux et plus en travaillant moins ? ».
En tant qu’enseignant ou chercheur en éducation, nous le savons bien : certains enfants n’ont que l’école pour s’approprier les savoirs et les raisonnements scolaires. La complémentarité de l’école avec des partenaires de toutes types dans les offres d’activités (activités physiques, artistiques, sportives, loisirs, camps, cours, etc…) en extrascolaire n’est pas d’emblée un contrat équitable, surtout pour les familles les plus démunies, connaissant par avance leur inégalités, sociales et sexuées, d’accès.
Les chapitres de ce livre décortiquent les idées si bien ancrées dans nos manières spontanées de catégoriser les enfants et les élèves face au travail scolaire, comme les doués, les lents, les rapides, les talentueux, etc… Dans les différentes contributions de cet ouvrage, nous sont apportés les éléments de compréhension et de déconstruction des usages de la biologie (l’idéologie du don), de la psychologie (l’idéologie des besoins, l’idéologie du respect des rythmes individuels, innés et internes de l’enfant, de la personnalité) et de la sociologie (l’importance de la famille et le handicap socio-culturel, ou l’assignation sociale de la famille), qui expliqueraient les phénomènes des difficultés scolaires des élèves et qui poussent forcément ou tout « naturellement » à une vision essentialiste et fataliste.
Nous pourrions d’ailleurs renforcer les questionnements riches et documentés apportés par l’ouvrage, en nous demandant si au niveau des enseignements, de leur mise en œuvre, des formes, formats-mêmes des situations d’enseignement-apprentissage, des objets de travail, de leur didactique, il n’y aurait pas un moteur plus fécond pour mieux accueillir les élèves dans la culture scolaire.
Actuellement, en se basant sur les considérations de « la fatigue des enfants », et en enlevant du temps au temps scolaire, les enseignants se trouvent quasiment obligés de se retrancher dans des mises aux travail des élèves de plus en plus frontales (soit des enchainements de formats de cours magistral), plus abstraites et générales, sans possibilités de trouver des alternances par le travail en groupe, du développement des initiatives et de la concertation entre les élèves, de l’intégration de l’expérience et de l’expérimentation, par la découverte et sa secondarisation ou réflexivité, ou encore par le temps de l’étude essentiel à sauvegarder dans les murs de l’école, guidé et étayé par des professionnels (et non pas en solitude à la maison !) et par l’exercice, dans la mise en route de nouvelles habitudes, voire habitus, de manières de faire scolaires.
Jean-Yves Rochex mobilisant les recherches d’ESCOL (Éducation et scolarisation) et REISEDA (Recherches sur la socialisation, l’enseignement, les inégalités et les différenciations dans les apprentissages) et les apports de Wallon et Vygotsky, rappelle qu’il faut prendre en compte l’activité d’enseignement-apprentissage, le couple « activité » et « rapport à l’activité » de l’élève en situation, pour mieux comprendre ce qu’il se joue de sensible comme rencontre parfois incertaine entre les élèves et les contenus scolaires, afin d’en faire un objet de travail pour les professionnels de l’éducation.
Les lecteurs, enseignants, parents, formateurs, responsables des politiques éducatives, peuvent entreprendre la lecture de cet ouvrage en commençant par n’importe quelle contribution, d’autant plus que le chapitre d’introduction se révèle être un bon point d’appui et de guidage.
A découvrir : Stéphane Bonnéry, Temps de l’enfant : « Les élèves français ont été spoliés d’un temps considérable pour apprendre », Café pédagogique, 2025.
Jean-Yves Rochex, « Rythmes : serpent de mer ou cheval de Troie ? », dans : Stéphane Bonnéry (dir), Temps de l’enfant, rythmes scolaires, Fondation Gabriel Péri, août 2025.


