Deux réponses possibles, donc une alternative simple. On peut construire un système éducatif en fonction des buts -économiques, politiques, idéologiques- qu’on veut lui assigner et y “caser” les groupes d’élèves en fonction de ces objectifs. On peut à l’inverse construire une école à partir des exigences -physiques, psychologiques, cognitives- des enfants et adolescents qui vont y passer la première étape de leur vie.

Ce n’est pas théorique. L’école de Jules Ferry a certainement été pensée pour affermir la République; elle fut, qu’on le veuille ou non, très inégalitaire ; ou plus précisément égalitaire à l’intérieur de deux systèmes parfaitement étanches, l’enseignement secondaire qui, à partir de 6 ans jusqu’au baccalauréat, préparait la future élite républicaine, d’une part ; l’école primaire, l’école du peuple, chargée de former de bons citoyens et travailleurs républicains.

On sait les limites de ce système telles qu’elles apparurent dès 1937 et auxquelles Jean Zay proposa une “refondation”, reprise par le Conseil National de la Résistance et, à la Libération, par le plan Langevin-Wallon. Celui-ci mettait “l’élève” au coeur de ses propositions. On sait aussi que depuis cette date, aucune réforme sérieuse n’a pu être mise en oeuvre tant les résistances ont été constantes. J’ai rappelé dans leur détail tous ces échecs, cette contradiction constante entre le dire et le faire. J’ai pensé utile d’écrire, au moment où s’ouvrait la campagne électorale de l’élection présidentielle, non seulement ce rappel de 60 ans d’errements mais aussi les conditions d’une refondation qui mettrait l’enfant et l’adolescent au centre de l’entreprise.(1)

Vincent Peillon a déclaré et répété vouloir mettre l’élève au coeur de son projet… Excellente et primordiale intention. Le proverbe dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Il faut souhaiter que tel ne soit pas le cas et que les obstacles rencontrés ne remettent pas en cause l’objectif. Expliquons-nous.

Avec Hubert Montagner, spécialiste incontesté des rythmes de vie de l’enfance et de l’adolescence et qui a bien voulu préfacer le livre, j’ai rappelé et développé ce qui devrait être évident :
1 qu’un enfant “nul”, ça n’existe pas, que tout être, un enfant en particulier, est curieux d’au moins un sujet d’investigation. Et que le rôle de l’institution scolaire, de l'”Instituteur” (celui qui met debout), au collège notamment, est de redonner à tous des repères, des envies de réussir, des aspirations valorisantes.
2 que chaque enfant a deux rythmes qui lui sont propres, je cite Hubert Montagner) “un rythme de développement” et” un rythme d’acquisitions”. Le premier “se définit par la succession des émergences de tout ordre au fil de l’âge”, le second “comme une sorte de fil conducteur, au fil de l’âge et du développement, des mécanismes, processus et capacités de découvertes… des apprentissages et des modes de pensée”. Que ces rythmes “présentent des infléchissements, accélérations, ralentissements, pauses, réorientations et remodelages d’un mois à l’autre, d’une année à l’autre”
3 Qu’il est donc nécessaire que “l’école s’organise pour reconnaître et respecter le “scenario”, le “tempo” des différentes émergences de chaque enfant au lieu de se fonder sur des âges moyens et des à priori infondés”

Voilà plus de 30 ans que nous avons avancé ces évidences. Et que je proposai un projet d’école fondamentale reposant sur trois exigences qui en découlaient :
– supprimer les ruptures affectives, psychologiques, pédagogiques, entre école maternelle et école primaire, entre école primaire et collège. Le socle commun a l’ambition d’y répondre.
– individualiser l’enseignement. Les procédés sont connus.
– prévenir et corriger les handicaps dès l’école maternelle.

Refonder l’école, n’est-ce pas d’abord mettre en oeuvre ces conditions? Cela nécessite patience et longueur de temps ? Certainement. Et l’on comprend que les “rythmes scolaires” ne sont en quelque sorte que la résultante administrative de ce qui précède.

Commencer par là, quasiment par la fin, était pour le moins imprudent et source de dérapages. La première condition pour réussir est évidemment la formation des enseignants qui appliqueront la “refondation”. Il faut reconstruire sur un champ de ruines. Vincent Peillon a raison de s’y attaquer.
La refondation, si on veut bien considérer qu’il s’agit de reconstruire un édifice sur des bases nouvelles doit réussir le « socle commun », harmonisation de l’acquisition de connaissances et de l’émergence de compétences. On le nommait école de base, école de 9 niveaux, école fondamentale, dans les années 70. Peu importe le vocabulaire. Oublions les raisons de l’échec. Il faut réussir parce que les intérêts même des enfants, de tous, l’exigent.
Les difficultés d’aujourd’hui, ce détournement médiatique et corporatiste de l’essentiel vers ce qui en sera une conséquence parmi d’autres, les rythmes dits scolaires, ne masquent-ils pas des enjeux séculaires, l’opposition entre élite et masse, l’opposition entre instruction et éducation ? On les retrouve aussi bien dans des conceptions qui se réclament de la Gauche que de la Droite traditionnelle, l’une autant conservatrice que l’autre. Ces résistances sont connues et récurrentes depuis 1937. Elles ne justifient pourtant pas de jeter le bébé avec l’eau du bain. Ce qui ravirait ces milieux qui, depuis plus de 60 ans, ont fait échec à toute tentative de refondation.

Guy Georges, ancien secrétaire général du SNI-Pegc

(1) “i majuscule comme Instituteur” Guy Georges oct. 2011 Editions Bruno Leprince
.

: