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Psychanalyse et éducation. Questions à Mireille Cifali
Frédérique-Marie Prot (dir.), PURH, 2025C’est un séminaire organisé en 2018 par l’équipe « Normes et valeurs » de l’Inspé de Maxéville (Meurthe-et-Moselle) en hommage aux travaux et à la carrière de Mireille Cifali qui est à l’origine de cet ouvrage. On y retrouve donc les interventions de cette journée complétées par quelques contributions d’auteurs invités à y ajouter leur propre réflexion.
Deux textes ouvrent l’ouvrage : l’un d’Étiennette Vellas, « Mireille Cifali professeure », et l’autre de Henri Louis Go, « Mireille Cifali : une œuvre ».
Quatorze contributions – dont celles de Bruno Robbes, Jacques Pain, Xavier Riondet, bien connus des lecteurs des Cahiers – sont ensuite réparties en six parties, chacune comprenant un texte d’envoi de Mireille Cifali suivi des réactions de deux ou trois contributeurs. Les titres des différentes parties orientent vers ce qui est central dans cet ouvrage et dans l’œuvre de Mireille Cifali : les liens entre psychanalyse, éducation, formation ; l’approche clinique ; la pédagogie institutionnelle ; la place de l’écriture et la dimension éthique.
Une septième partie regroupe les questions posées à Mireille Cifali lors du séminaire et ses réponses. S’y ajoutent le texte conclusif de Philippe Meirieu et une postface de Daniel Hameline.
Les paroles et regards croisés entre Mireille Cifali et les dix-sept contributeurs ouvrent au lecteur de multiples perspectives pour la réflexion comme pour l’action au jour le jour.
Ma propre lecture s’est arrêtée en priorité sur quelques points qui m’ont particulièrement intéressée. Chaque lecteur pourra y adjoindre ses propres centres d’intérêt.
Sans doute n’est-ce pas un hasard si l’un des premiers ouvrages de Mireille Cifali, paru en 1994, a pour titre Le lien éducatif : contre-jour psychanalytique, car, pour elle, le lien établi dans la relation entre des personnes est central. Lien qu’elle distingue de l’attachement : « Un lien est une construction à deux, nous ne pouvons l’imposer, nous avons à compter avec un autre. » Elle précise : « Une attention quotidienne nous est requise jusqu’à ce qu’un accrochage puisse avoir lieu, qui fasse nœud, ancrage. »
Toutefois, il ne s’agit pas « de nous attacher un autre, de le lier à nous […] pas d’accaparement, mais un lien qui, en sécurité, par notre présence l’aide à aller ailleurs ». Une présence attentive et non menaçante favorise la construction de ce lien qui va mettre en mouvement, faire bouger les lignes et peut être aider à sortir de certaines impasses.
Pour rendre possible ce lien, « nous sommes engagés à chercher à maintenir une relation qui « tient bon » malgré ce qui surgissant du côté d’un autre pourrait la malmener et devenir destructeur et de nous et de lui », nous dit Mireille Cifali. Elle ajoute que « notre consistance est un cadeau pour chacun et pour nous-même, malgré des conditions institutionnelles parfois délétères ».
Sur quoi s’appuient cette consistance ? ce « tenir bon » ? C’est peut-être – comme l’avance Daniel Hameline – le fruit de ce qu’il nomme une « doctrine », « très sûre et très ferme mais surtout pas fermée ». Pas fermée car Mireille Cifali lutte contre ce qui est gelé, figé, verrouillé – mots qui reviennent dans ses propos. Pour être vivants il faut bouger, être mobiles, en mouvement. Un mouvement nécessaire pour qui est habité par l’exigence de comprendre, de tenter d’accéder à une vérité toujours plus exacte, précise, juste, pour qui veut maintenir une relation face à l’étrangeté d’une altérité qui bouscule et questionne.
« Nous avons trimé, désespéré, douté, mais tenu bon, nous avons poursuivi dans notre recherche, toujours attentifs, toujours dans un « croire en », « croire à » ».
« Notre posture de recherche peut mettre en mouvement cet autre nous faisant face . Ce qui importe ? Les effets de notre démarche. »
« Accueillir ce qui n’est pas attendu peut bouleverser et nous et lui et ainsi s’opère parfois une avancée par rapport à ce qui était figé. »
« Accompagner pour que chacun puisse contenir sa violence et trouve de quoi exister sans avoir à détruire un autre. »
Une consistance qui est bien loin de slogans actuels de certains de ceux qui prêchent des retours… au savoir, à l’autorité.
Cette consistance est nourrie d’une exigence intellectuelle et éthique. Elle entraine un certain type de rapport au savoir et à la transmission : « Comment restituons-nous notre savoir pour que d’autres construisent le leur et qu’ils quittent une dépendance sans entrer dans une suffisance ? »
Le savoir n’est pas un donné définitif. Il est sans cesse à réajuster et nous oblige à « penser là où il y a des « prêts à penser », là où nous sommes pris dans des processus d’aliénation, là où nous sommes piégés, c’est ce qui est le plus difficile, penser ensemble non d’une seule voix mais de voix plurielles, contradictoires, où nous sommes exigeants sans être péremptoires ».
« Nous transmettons alors notre exigence de demeurer dans une quête qui se différencie d’une passion envahissant un autre en ne lui laissant aucune place. » « Avec notre quête nous l’ouvrons à accepter l’énigme qui tend le désir […] C’est cela qui nous meut, un cadeau inestimable aux générations suivantes si nous pouvons le transmettre. »
Abandonner une posture de surplomb de qui se penserait possesseur du savoir suppose aussi d’accepter ses propres fragilités et vulnérabilités, ses failles et celles de l’autre. Comme le souligne Nadine Demogeot, « l’éducation peut accompagner les vulnérabilités et les rendre capacitaires ». Il nous faut accepter « que dans toute relation nous y sommes pour quelque chose, certes du côté de nos savoirs mais également de nos affects, sentiments éprouvés, de notre histoire psychique ». Cette acceptation passe par un travail constant sur soi alimenté par les échanges avec les autres. Une discipline, une théorie, une approche ne peuvent rien à elles seules. « C’est dans l’articulation que nous avons à chercher une compréhension. »
Plusieurs passages de l’ouvrage mettent en évidence le rapport singulier et non dogmatique de Mireille Cifali à la science. Lorsqu’elle parle de la psychanalyse, elle évoque l’importance pour cette approche « de reconnaitre ses limites ». « L’intelligence, dit-elle, mobilise d’autres ressources. La psychanalyse n’est jamais l’unique approche. » « Une seule approche scientifique ne peut pas détenir tout le savoir. » De plus, la vérité n’est pas atemporelle : « L’humain évolue, les connaissances que nous avons de lui également. »
Il convient donc de « prendre nos hypothèses actuelles comme le mieux de notre présent mais pas le définitif ». D’où sa vigilance critique vis-à-vis de certains neuroscientifiques lorsqu’ils se revendiquent dans la « vraie science ». « Quelle que soit l’approche, sociologique, psychologique, neuronale, didactique, philosophique, etc., elle n’a pas raison à elle seule », insiste-t-elle .
Ces convictions, elle les a mises en acte dans son enseignement : « J’ai tenu avec mes étudiants parce que peut-être je n’ai pas eu un langage dogmatique, que j’ai rendu visible les limites de ma position, je me suis référée à d’autres pensées ne relevant pas de ma dite discipline. »
Parce que, selon elle, « la science a toujours laissé un reste », il est important de ne pas s’enfermer dans une vision rétrécie, de s’intéresser aux artistes, aux poètes, aux romanciers tout autant qu’aux scientifiques.
Un mot revient souvent dans les propos de Mireille Cifali. Le mot destructivité, qui « a guidé toute [sa] carrière » : « À minima l’éthique d’un enseignant vise à rendre [la] relation non destructrice en travaillant ce qui surgit et nous affecte. » D’où l’importance de se donner comme boussole dans les actes que nous posons, le souci de « ne pas ajouter de la destructivité à celle déjà présente dans tout grandir ».
Citant Marie Balmary, elle rappelle que « l’humanité n’est pas héréditaire ». Tout cet ouvrage témoigne d’une quête vers plus d’humanité. Cette quête passe par la recherche constante d’une parole soucieuse de justesse, parole qui, comme l’écrit Philippe Meirieu, « ne contraint ni au silence ni à l’obéissance » mais contribue, au contraire, « à entrouvrir les portes les plus verrouillées ».
Ouvrir des possibles, inviter à s’autoriser, travailler à « désassujettir » sont largement évoqués par plusieurs contributeurs de l’ouvrage comme apports essentiels de Mireille Cifali pour un « travail d’humanité » jamais achevé. « Ton accompagnement a ouvert une brèche dans une situation qui pouvait paraitre gelée », écrit Thomas Périlleux.
De cette « ouvreuse de possibles », Étiennette Vellas, qui a été son étudiante, dit : « Elle nous ouvrait des chemins à défricher pour de futures victoires sur nous-mêmes. » Un bel hommage qui émane de l’ensemble des contributions de cet ouvrage essentiel.


