Plaidoyer pour le peuple afghan

Le début des Rencontres du CRAP-Cahiers pédagogiques en aout dernier a coïncidé avec l’entrée des talibans dans Kaboul. Il y avait cette année parmi les participants Serge Petit, qui a enseigné et assuré des formations en Afghanistan. Nous lui donnons la parole pour évoquer la situation et ce qu’il connait de ce pays et de son peuple.

À l’heure où les premiers participants aux Rencontres roulaient vers Saint-Maixent-l’École, des talibans fondaient sur Kaboul, qu’ils ont prise avec quelques heures d’avance sur l’ouverture de nos échanges.

J’ai connu l’Afghanistan pour y avoir travaillé deux ans (1975-77). J’ai apprécié la gentillesse des Afghans, la qualité de leur accueil, la fraternité exprimée dès lors que je parlais deux mots de dari (« tu es mon frère, tu parles ma langue »), une des deux langues officielles de ce pays riche de ses diversités humaines, religieuses, ethniques, linguistiques, riche de son patrimoine, riche aussi par la beauté de ses paysages, et, paradoxalement, riche de sa pauvreté, de cette pauvreté qui ouvre les cœurs, cette pauvreté qui donne tout ce qu’elle a, cette pauvreté qui sait accueillir l’étranger en hôte (méman). L’accueil est une valeur importante du peuple afghan.

De 1996 à 2001, alors que les talibans étaient au pouvoir, Ben Laden demeurait en Afghanistan. Demander qu’il soit livré par les Afghans après l’attentat du 11-Septembre relevait d’une méconnaissance totale du code d’honneur de ses hôtes. Suite au refus de le livrer, des armées occidentales ont affronté les talibans qui ont rapidement été défaits, mais qui, depuis leur défaite, n’ont eu de cesse de lutter contre les pouvoirs installés par les forces alliées et contre toute forme de démocratie. L’Afghanistan est devenu le théâtre d’une nouvelle guerre, guerre contre un ennemi intérieur de sinistre réputation, guerre perdue.

Maladresses et corruption

Loin de moi l’idée d’analyser les raisons de cet échec. Il me semble cependant que parmi ces raisons figurent vraisemblablement l’inflation de la corruption, notamment par un important détournement des capitaux étrangers, l’incurie du pouvoir en place et la distance toujours plus grande entre les (nouveaux) riches et les pauvres, sans oublier les lourdes maladresses ou erreurs des puissances étrangères à l’Afghanistan œuvrant sans doute dans l’ignorance de la culture afghane et du fonctionnement traditionnel de sa vie sociale. La justice elle-même était profondément corrompue, l’insécurité était la règle. Il y a peut-être aussi la lassitude de nombreux Afghans qui, ne voyant guère s’améliorer les conditions locales (écoles, hôpitaux, sécurité, justice, etc.), souhaitant la sécurité pour eux-mêmes et pour leurs biens, ont peut-être élargi les mailles d’un filet laissant ainsi passer les talibans, qui, quelquefois très peu armés, ont pu s’emparer de districts entiers sans combattre.

Les forces gouvernementales et étrangères n’ont jamais occupé tous les districts afghans. Certains sont restés extrêmement dangereux tout au long de ces deux dernières décennies. Et cette (trop) longue guerre se termine davantage par une débâcle que par un retrait, comme en témoignent le chaos qui s’est abattu sur l’aéroport de Kaboul et l’extrême rapidité avec laquelle les talibans se sont emparés du pouvoir.

Cette débâcle et les conséquences géopolitiques de la situation ont poussé le Président Macron à consacrer une allocution « relative à la situation en Afghanistan ». Cette allocution laisse entendre que les Afghans ayant apporté leur concours à des ONG (organisations non gouvernementales) françaises travaillaient pour la France, en affirmant sa volonté de « protéger ceux qui ont travaillé pour elle ». Pareille déclaration peut mettre en grand danger des employés d’ONG qui travaillaient non pour la France, mais pour le peuple afghan, pour l’Afghanistan. Ainsi en est-il des employés de l’association française Afrane (Amitié franco-afghane), qui n’ont jamais travaillé pour la France, mais qui étaient dévoués à une cause importante, à un enjeu fondamental, celui de contribuer à la reconstruction de l’école en Afghanistan. La devise d’Afrane, « L’éducation, le meilleur chemin vers la paix » peut se rapprocher de celle du CRAP-Cahiers pédagogiques : « Changer l’école pour changer la société ».

C’est avec l’appui très efficace et profondément humain des employés d’Afrane à Kaboul que j’ai pu animer des formations longues en Afghanistan. Je voudrais évoquer l’une d’entre elles. Plus d’une trentaine d’Afghanes et d’Afghans ont quitté la province de Bamiyan (Hazaras), celle de Kapissa (essentiellement peuplée de Pachtounes) ou celle de Parwan (essentiellement des Tadjiks), pour se retrouver un matin à l’Institut pédagogique de Parwan à Tcharikar. Débutait alors une formation de plusieurs semaines.

Des formations mixtes

Les femmes, venues seules, non accompagnées d’un chaperon mâle, ont déposé leur tchadri dans une petite salle à l’entrée de l’Institut. Elles constituent un bon tiers des participants. Les tables encore vides sont disposées pour constituer des groupes de travail. Les stagiaires se regroupent selon leurs origines provinciales, les femmes étant séparées des hommes. J’ai devant moi des stagiaires d’origines ethniques différentes, de religions différentes (islam sunnite ou chiite), bref, une bonne représentation (non exhaustive) de la diversité afghane.

J’hésite un certain temps puis me décide, après l’ouverture officielle du stage, à demander à mes collègues de se mélanger, en précisant que je souhaite que des hommes et des femmes se rejoignent autour des mêmes tables ainsi que des collègues de provinces différentes. Cette demande surprend visiblement mes collègues. Je leur explique que le stage n’en sera que d’autant plus riche. Les groupes se reconstituent, respectant globalement ma demande. Quelle ne fut pas ma surprise quand à la fin du stage ce brassage apparut comme le premier point positif. Il était ainsi possible de faire travailler ensemble des collègues provenant d’origines aussi diverses pour « changer la société » en vue de cheminer ensemble « vers la paix ». Une autre source de joie fut l’observation d’un collègue à la barbe blanche, provenant de la province de Kapissa, « sécher » une pause pour se faire expliquer certaines subtilités mathématiques par une jeune collègue de la province de Parwan.

Quel avenir ? Nul ne peut le dire. On se souvient de l’attitude hostile des talibans envers les femmes, envers leur implication sociale, envers la scolarité des filles, on se souvient des crimes qu’ils ont commis. Personne ne souhaite une telle situation.

Pour l’instant, les talibans cherchent à se rendre respectables, ils déplorent la fuite des cadres et manquent de moyens financiers. Cela laisse-t-il la place à l’espoir ? Serait-il dès lors possible, par les Afghans ou par la diplomatie, de faire avancer les droits humains, notamment le droit à l’éducation pour toutes et pour tous dans des conditions égalitaires ?

Il incombe à chacun de nous, au-delà de la distance, au-delà de l’inévitable silence de la presse, de ne pas oublier nos sœurs et nos frères afghans. Le mot « fraternité » n’est-il pas dans notre devise ?

Serge Petit
Professeur de mathématiques honoraire, militant d’Afrane

 


Article paru dans le n° 571 des Cahiers pédagogiques, en vente sur notre librairie :

 

 

L’alimentation et l’école

Coordonné par Hélène Limat et Alexandra Rayzal

L’alimentation, un thème aussi essentiel à la vie que marginal à l’école ! Et pourtant il apparait dès qu’on s’interroge sur le fonctionnement du système scolaire dans bien des aspects : le bienêtre des élèves, l’organisation des établissements, les codes et règles, les représentations, les savoirs enseignés et les contenus d’enseignement.
Quelle place prend l’alimentation dans nos salles de classe, nos établissements, nos thématiques et nos cours ?