17 octobre 2020 : Samuel Paty est assassiné sur le chemin du retour, tout près du collège où il exerce pour avoir utilisé les caricatures de Charlie Hebdo comme supports pédagogiques. Paradoxe de la situation, cet enseignant est mort alors qu’il a dispensé un enseignement qui, lui-même, avait pour objectif d’apprendre à respecter autrui, de promouvoir la laïcité et de développer le jugement moral de tout un chacun : l’enseignement moral et civique (EMC).

Comme après les attentats de janvier 2015, l’EMC apparait de nouveau sous le feu des projecteurs dans des circonstances dramatiques, à cette différence qu’en 2015, les enseignants n’avaient pas été « directement » attaqués et visés par ces attentats. À l’époque, l’école avait tenté tant bien que mal de gérer le « post-Charlie » avec les élèves, et le ministère de l’Éducation nationale avait mis à disposition des ressources pédagogiques au lendemain des attentats.

Dans les jours qui avaient suivi les attentats, le système éducatif n’avait pas manqué de s’interroger sur son rapport à la notion de laïcité ou encore sur la place de l’EMC. Le ministère de l’Éducation avait renforcé les dispositifs existants (charte de la laïcité, « référents laïcité » au sein des académies), des mesures avaient été prises afin d’accompagner la communauté éducative. Parmi elles, des outils et ressources spécifiques sur Eduscol, le Réseau Canopé et M@gistère, la création d’un Parcours citoyen (janvier 2015), la conception d’un Livret laïcité (octobre 2015) à l’attention du personnel éducatif ou encore l’inauguration de « la Journée de la laïcité » (9 décembre 2015). Côté formation, dès janvier 2015, des formations de « formateurs de formateurs » en lien avec l’EMC, la laïcité et les faits religieux ont été instaurées en vue de former 300 000 enseignants au sein des ESPE (en formation initiale et continue)[[Voir: https://www.reseau-canope.fr/les-valeurs-de-la-republique/enseignement-laique-des-faits-religieux.html]]. Cependant, trois ans plus tard, en 2018, tout s’est brutalement arrêté, alors que la moitié de la cible (environ 170000 enseignants) seulement avait été atteinte.

Naissance de l’EMC

Pourtant, l’EMC, tel qu’il a été établi 2015, a marqué un « tournant » sur le plan « éthico-pratique ». Si son processus de rédaction a été accéléré après les attentats de janvier 2015, il convient de préciser qu’en réalité, sa gestation remonte à septembre 2012, lorsque Vincent Peillon affirme cette volonté d’instaurer une « morale laïque », qui glissera vers un «enseignement laïque de la morale»[[Voir le rapport de la mission de réflexion sur l’enseignement de la morale laïque de l’école primaire au lycée, « Pour un enseignement laïque de la morale », remis le 22 avril 2013 à Vincent Peillon. https://www.vie-publique.fr/rapport/33120-pour-un-enseignement-laique-de-la-morale]] (avril 2013), puis un enseignement moral et civique (loi de refondation du 8 juillet 2013).

De facto, ces changements d’intitulés ont eu des répercussions sur la forme (les modalités, comme l’évaluation, l’horaire hebdomadaire, la pédagogie, etc.) et le fond (les contenus) de ce futur enseignement. Les objectif initiaux, en revanche, ont bien été atteints : rétablir, d’une part, une véritable continuité entre le primaire et le secondaire, toutes filières confondues (rédaction des contenus par cycle et non par niveau) ; assurer, d’autre part, une meilleure lisibilité entre l’instruction morale et civique (primaire), l’éducation civique (collège) et, l’éducation civique juridique et sociale (lycée) en ne devenant qu’un seul et unique «enseignement moral et civique ». Or, comme son intitulé l’indique, derrière cet « enseignement» (et non une discipline), apparaît l’idée de transversalité et par voie de conséquence de pédagogies. En effet, toute la communauté éducative est clairement invitée à participer (enseignants, vie scolaire, direction) et l’école peut, si elle le souhaite, ouvrir ses portes à différents partenaires extérieurs, qu’ils appartiennent à la réserve citoyenne (parents d’élèves, juristes, etc.) ou au champ associatif.

Un enseignement innovant

Mais l’EMC de 2015 est allé plus loin : il s’est risqué à innover sur le plan pédagogique en préconisant l’utilisation de techniques, si ce n’est innovantes, particulièrement prometteuses quant au développement de l’esprit critique de l’élève et la formation du citoyen de demain. Les «maximes morales» ou encore les «adages moraux» laissaient enfin place à des techniques concrètes, permettant d’aiguiser le jugement moral des élèves ou encore d’agir dans un cadre préventif : parmi elles, les débats (simples, argumentés puis contradictoires), la discussion à visée philosophique, la méthode de clarification des valeurs, les dilemmes moraux, le conseil d’élèves ou encore la technique des messages clairs.

Toutes ces pédagogies permettaient à l’élève d’expérimenter par lui-même «les valeurs» de la République et celles qui en découlent : se confronter au « visage de l’autre »[[Emmanuel Levinas.]], raisonner, aborder des sujets parfois épineux (laïcité, antisémitisme, etc.), s’exprimer, dans le respect « de soi et de l’autre ». En somme, laisser la liberté à chacun d’exister en tant qu’entité, « avec et pour les autres, dans une institution – aussi juste – que possible »[[Paul Ricoeur, remanié. Voir Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990 (rééd. coll. « Points Essais », 2015).]]. Les contenus de 2015 allaient d’ailleurs parfaitement dans ce sens : la coopération apparaissait à dix reprises (contre cinq dans les ajustements de 2018), la sensibilité (six contre trois), la tolérance (quatre contre un), le verbe comprendre (122 contre quarante-huit). C’était cela les programmes d’EMC de 2015 : développer la sensibilité ainsi que la prise de responsabilité, s’exprimer dans le respect de tous et chacun.

Les ajustements de 2018

Car, ces pédagogies, elles aussi, à l’instar des formations ont littéralement disparu des contenus des programmes d’EMC avant même que l’on ait pu en analyser les bienfaits et les limites au sein du système éducatif français. De facto, en dehors des spécialistes, contrairement à des pays voisins et francophones (Belgique, Canada), ces méthodes étaient et demeurent encore aujourd’hui plutôt méconnues et peu utilisées. Finalement, les programmes d’ajustements du 26 juillet 2018 (et plus récemment du 30 juillet 2020), en évinçant les « exemples de mises en pratique », officiellement, au nom de la «liberté pédagogique» ont, au contraire, limité cette « liberté ». Les contenus ont adopté une dimension tout autant rigide que « patriotique ».

Pour exemple, le mot « cadre  » est employé à seize reprises (contre huit) en 2015 et la « règle  » à quarante-six reprises (contre onze auparavant). De nouveaux thèmes, tels que la fête nationale ou encore l’hymne européen, apparaissent dès la primaire. Quant à « la République française », « les valeurs de la République », « l’Union européenne », « le drapeau » et « les symboles », tous ces termes sont évoqués entre deux et quatre fois plus au sein des programmes de 2018. Dans la même lignée, on demande aux enfants de connaître des couplets de La Marseillaise par cœur et de la chanter dès le cycle 3.

Par ailleurs, dans les programmes d’ajustements, il n’est plus question d’une culture « morale et civique » mais d’une culture « civique » tout court. La notion de « morale » a d’ailleurs tout simplement disparu. On privilégie l’ « éthique ». La dimension morale se réduit au « respect », qui sera évoqué à cinquante-neuf reprises dans les programmes de 2018 et de 2020 (contre quatorze dans les programmes de 2015) : « la morale enseignée à l’école est une morale civique en lien étroit avec les principes et les valeurs de la citoyenneté républicaine et démocratique. L’adjectif “moral” de l’enseignement moral et civique renvoie au projet d’une appropriation par l’élève de principes garantissant le respect d’autrui »[[BOEN (Bulletin officiel de l’Éducation nationale) n° 30 du 26-7-2018 : https://cache.media.education.gouv.fr/file/30/73/4/ensel170_annexe_985734.pdf]].

Formation ou formatage ?
Pourtant, le respect « se gagne », et les anciennes pédagogies des programmes de 2015 contribuaient non pas uniquement à former des citoyens, mais de « bons » citoyens. Les programmes actuels, eux, tendent plus à les formater… En tout état de cause, l’EMC de 2015 a marqué un tournant sur le plan « éthico-pratique ». Un point était à éclaircir : le volet relatif à l’évaluation qui restait flou et qui le restera encore après 2018, où l’on exigera « une trace écrite et une formalisation ». Pour autant, le ministère s’appuiera sur cette recommandation pour justifier l’utilisation des « débats réglés » et ne rajouter que les « échanges contradictoires », dans les programmes de juillet 2020 qui ont définitivement annulé ceux de 2015.

Avec le recul, les problématiques sous-jacentes associées à l’émergence de cet EMC, mais également son processus de rédaction, sont quasiment identiques à celles des attentats de 2015 et 2020. D’un côté, le rapport épineux -parfois déformé- de l’école à la notion de laïcité avec un rejet de cette « morale laïque » et, d’un autre côté, une distanciation claire et précise quant à tout ce qui pourrait toucher de près ou de loin ces questions…

L’EMC peut ouvrir le champ des possibles, à condition d’en posséder les clefs et de se l’approprier, tel qu’il a été.

Kéren Desmery
Chercheuse post-doctorale à l’École pratique des hautes études (Groupe sociétés, religions, laïcités) et autrice du livre Éducation à la liberté responsable ? Les perspectives d’un enseignement moral et civique, préfacé par Jean Baubérot et paru en 2020 aux éditions Jean-Marc Savary.


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