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Monitorer sa pédagogie : impossible ?

Couverture du numéro 607, « Enseigner l’Europe »

Imaginez plutôt. Vos lunettes connectées sur le nez, vous abordez cette rentrée avec un super pouvoir : monitorer en temps réel les données d’apprentissage de vos élèves. Mais cette vision d’un futur imminent est-elle bien souhaitable ?

Dans un monde saturé d’informations, les indicateurs chiffrés en temps réel sont partout. Smartphone et ultraconnexion ont rendu nos quotidiens data driven. Qualité du sommeil, nombre de livres, de pas, niveau de stress, etc. Il existe désormais une application pour mesurer nos longs, nos larges et nos travers.

Avec mesures

Mesurer l’activité est d’ailleurs depuis tout temps au cœur des activités professionnelles. On pense au commerce pour des raisons évidentes, à l’ingénierie ou l’informatique où l’observation continue des performances des produits comme des comportements des utilisateurs sont au cœur des processus d’amélioration. Et que dire des créatrices et créateurs de contenus, souvent addicts à leurs vanity metrics, dopamine garantie, burn out en embuscade.

Le système éducatif n’est pas en reste : enquêtes internationales (PISA, Talis, Timss, Pirls), indicateurs en tout genre (IPS, IVAC-L). Le travail de la DEPP est aussi éclairant que précieux pour comprendre la chose scolaire. Plus récemment, le site de données ouvertes data.education.gouv.fr « se positionne pour une gouvernance toujours plus transparente, et au service des usagers ».

Chez Nipedu1, on voit d’un bon œil ce pilotage par la donnée, seulement voilà : que devient cette donnée à l’échelle d’une pratique, d’une classe, d’un enseignement en acte ?

De quels indicateurs en temps réel dispose une ou un prof en action ? Quelle app lui fournit tout à la fois le nombre d’impressions (combien d’élèves sont en train d’imprimer ce que je raconte ?), le taux d’engagement (les pouces, les cœurs, les likes), voire de partages, ou mieux : « enregistrer pour plus tard » !

Et si l’on considère l’évaluation comme la manière la plus éprouvée de monitorer l’intervention pédagogique, encore faut-il l’envisager comme un outil d’amélioration des pratiques et pas seulement comme une mesure de performance des élèves. Pour le reste, l’enseignante ou l’enseignant ne peut compter que sur sa capacité d’observation et de traitement des feedbacks plus ou moins intelligibles que lui renvoie la classe.

Mais peut-être que la ou le collègue est un peu comme cette psychiatre2 qui définit ainsi sa spécialité : les résultats des analyses biochimiques et autres données quantitatives ne constituent qu’une partie des indicateurs qui conditionnent ses prescriptions. L’essentiel est dans l’écoute, l’observation, la connaissance du patient. La métrique vient alors étayer la clinique. Pas l’inverse.

Or, aux yeux d’une société qui ne jure que par le mesuré et le mesurable, il y a un risque qu’il en aille de l’action pédagogique comme du thérapeutique : le faible usage, voire l’absence de recours aux données chiffrées de certaines pratiques ou disciplines les rendrait suspectes ou douteuses.

S’il n’est pas question de transiger sur l’importance de la dimension clinique de la pratique enseignante, on se plait à imaginer que cette dernière puisse s’appuyer sur des données objectivantes au service de l’ingénierie pédagogique.

Alors, pour un métier aussi complexe que l’enseignement, l’amélioration dynamique des gestes et des pratiques gagnerait sans doute à s’appuyer sur le meilleur de ces deux mondes.

Régis Forgione, Fabien Hobart et Jean-Philippe Maitre

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Couverture du numéro 607, « Enseigner l’Europe »


Notes
  1. Épisode à écouter ici : https://smartlink.ausha.co/nipedu/les-profs-empeches.
  2. Écouter ici : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/si-besoin/si-besoin-2965205.