C’est d’abord une série de portraits : Jean, Mireille, Claudine, Marc et Nadine, cinq enseignants du premier degré. L’enfance, la scolarité, les relations avec les parents et les enseignants, les rencontres de leurs vies, le choix du métier d’enseignant, et puis l’entrée dans le métier avec ou sans école normale, les tribulations d’un poste à l’autre, les relations avec les élèves, les parents, les collègues, la hiérarchie… L’auteure s’efface derrière ses témoins pour nous fait partager leurs plaisirs, leurs passions, leurs doutes, leurs espoirs et leurs révoltes… Et voila mise à nu toute l’humanité de ce « métier de l’humain ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit : donner à percevoir l’humain dans le professionnel des apprentissages. Françoise Latry parle d’émotions et de valeurs. Elle dit comment les unes et les autres s’alimentent, s’entrechoquent dans la complexité du réel. Comment elles s’ancrent dans les cheminements du développement des personnes avant de s’épanouir ou d’exploser dans l’expérience professionnelle. Des expériences positives, des rencontres épanouissantes ont alimenté la capacité des enseignants à construire une bonne relation avec leurs élèves, confiance mutuelle et confiance en soi. De la même façon des déceptions, des expériences douloureuses, des blessures anciennes ont forgé des doutes (petits et grands) des inhibitions, des besoins de reconnaissance, qui interfèrent dans la pratique du métier, dans les relations avec les élèves, les parents, les inspecteurs… C’est l’occasion pour le lecteur enseignant de s’interroger à son tour sur les relations entre ses propres comportements dans la vie professionnelle, ses choix, ses valeurs, et son histoire personnelle. Avec le côté rassurant et déculpabilisant de l’identification et de la distanciation avec les exemples présentés dans la simplicité et l’absence de jugement normatif.
Les formateurs d’enseignants y trouveront quant à eux une riche matière à réflexion sur la construction des compétences professionnelles. Convaincue que le plaisir d’apprendre des élèves passe par le plaisir d’enseigner des maîtres et que de mauvais rapports affectifs perturbent les apprentissages, Françoise Latry regrette que tout cela soit finalement laissé au hasard ! Les instituteurs qu’elle a rencontrés se sont construits au fil des rencontres, des expériences, bien plus que par la formation, parfois même en opposition avec l’institution. Si nos comportements d’éducateurs apparaissent très fortement liés aux héritages de nos histoires personnelles, ils n’en sont pas pour autant déterminés de façon immuable. Ils évoluent avec les prises de conscience, les nouvelles rencontres, lorsque change la perception des évènements de sa propre histoire.
Pour l’auteure, la formation initiale des enseignants ne prend pas assez en compte cette dimension alors même que « les enfants arrivent porteurs de leurs histoires et celles-ci se télescopent avec celles de leurs enseignants qui n’y sont pas préparés d’une part et souvent n’en sont pas véritablement conscients d’autre part ». Son livre milite pour le développement d’une formation psychologique des enseignants. Non pas seulement une formation « théorique » mais une formation de développement personnel, de réflexion sur soi… dont elle suggère quelques pistes parmi lesquelles j’ai eu le plaisir de constater que le récit autobiographique figure en bonne place… Afin que les formules des programmes de formation des maîtres comme « apprendre à être attentif aux réaction des élèves » ne soient pas des injonctions sans effet mais bien des objets de travail individuels et collectifs entre enseignants déculpabilisés et émancipés.

Yannick Mével


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