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Les écrans, ça s’apprend !

Amélia Matar, Vuibert, 2025

Cet ouvrage se veut un « guide pour protéger nos enfants et les accompagner vers des usages positifs et responsables ». Préfacé par Serge Tisseron, il est écrit par la cofondatrice de COLORI, programme d’éducation au numérique sans écran destiné aux enfants de trois ans.

L’ouvrage a une forme originale : dans chaque chapitre, on trouve une réflexion de l’auteure, qui invite le plus souvent à la nuance et à penser la complexité, une courte contribution d’un expert (chercheur, professionnel du numérique, développeur, auteure jeunesse, etc.), une parole d’enfant ou d’adolescent et une proposition d’activité « à la maison » (jeu, élaboration d’une charte familiale, pistes pour un bon usage des réseaux sociaux).

Entre la panique morale et le déni devant les problèmes posés par un usage immodéré des écrans, il s’agit de trouver le bon curseur. Il faut être prudent, par exemple, avant de parler d’addiction ; les études citées aboutissent parfois à des conclusions divergentes. Pour certaines, « les effets du numérique sur l’intelligence apparaissent proches de zéro » et les jeux vidéo peuvent avoir des effets positifs. Mais la réussite scolaire peut être affectée, notamment si on considère les difficultés d’attention croissantes. Par ailleurs, on le sait, les relations familiales ou personnelles peuvent être entravées par l’usage abusif du téléphone (on parle de technoférence quand le parent est absorbé par sa conversation téléphonique ou tout autre usage de son écran, au détriment de la communication avec son enfant).
L’auteure et les autres intervenants se gardent de « donner des leçons », mais des recommandations émergent – certaines bien connues, d’autres plus originales – et on trouvera de nombreux outils en fonction des âges. On est loin des coups de menton inefficaces et de l’interdiction comme unique remède.

Nous retiendrons un point qui est souvent absent des pratiques scolaires : la nécessité de travailler en classe sur l’histoire des technologies et sur le « comment ça marche ». Peut-être la meilleure façon de prendre de la distance et de ne pas se laisser envahir par les algorithmes, dont il faut au moins connaitre le fonctionnement. De même faut-il enseigner le codage et encourager la créativité numérique. « Il ne s’agit pas de former des futurs développeurs, mais d’apprendre à réfléchir », d’acquérir les bases d’une « pensée computationnelle ». Et COLORI propose un récit, « la grande histoire du numérique », afin de resituer internet et l’IA dans le temps long.

Amélia Matar plaide aussi, bien sûr, pour une formation à l’esprit critique, car nous sommes loin de la promesse d’internet à la fin du XXe siècle (ironique et cruelle référence à une phrase du poète John Perry Barlow à Davos, en 1996, qui salue dans sa Déclaration d’indépendance du Cyberespace la création d’un « monde ouvert à tous, sans privilège ni préjugé » !). Un chantier qui reste considérable quand on lit, par exemple, qu’une étude montre que seuls 18 % des adolescents pensent savoir reconnaitre un deepfake, tandis que 62 % ont confiance dans les informations communiquées par l’IA.

La place trop restreinte des filles et femmes est également évoquée, alors même que ces dernières sont de moins en moins représentées dans le personnel informatique (19 % contre 35 % au milieu des années 1980). Il est important de mettre en évidence les figures historiques qui ont contribué aux succès du numérique, à commencer par Ada Lovelace et Hedy Lamarr.

Enfin, la question des impacts écologiques n’est pas oubliée, avec notamment Alizée Colin, qui a élaboré la Fresque du numérique » : elle met en garde sur la croissance exponentielle de l’empreinte carbone du numérique qui risque de doubler d’ici 2050, et demande de recentrer la « sobriété » sur l’essentiel, et pas sur des phénomènes sans effet véritable (comme limiter les emails, qui est si peu de choses par rapport à un renouvellement continuel de matériel).

Si l’aspect mosaïque ou parfois trop englobant (pourquoi évoquer, par exemple, la pédagogie Montessori, un peu en dehors du sujet ?) peut parfois gêner, l’ensemble constitue un précieux outil, aussi bien pour les parents que pour les enseignants, alors que règnent trop souvent les affirmations péremptoires plus ou moins bien étayées. C’est aussi une invitation à aller voir de plus près les différentes ressources citées tout le long du livre.

Jean-Michel Zakhartchouk