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Les amitiés au collège : mixité sociale et relations entre élèves
Timothée Chabot, Presses universitaires de France, 2025.Dans cet ouvrage, le chercheur tente de comprendre comment les amitiés se forgent à la période de l’adolescence au sein de quatre établissements considérés comme mixtes. Deux sont situés à Paris : un petit collège public intra-muros avec une section internationale, et un grand collège privé catholique. Les deux autres établissements sont en Haute-Savoie, dans des petites villes avec des élèves habitant dans des villages à proximité – un collège public près de Chambéry et un collège privé catholique. Timothée Chabot s’emploie à multiplier les types de données par l’intermédiaire de questionnaires avec les élèves, d’une cinquantaine d’entretiens avec les jeunes, ainsi qu’à un travail ethnographique par l’observation et des discussions avec les équipes enseignantes, pendant trois ans (2017-2021).
Est-ce que le vieil adage « ce qui se ressemble s’assemble » reste encore vrai pour les relations qui se tissent, et surtout dans des environnements de mixité sociale, pour les jeunes étudiés dans ces contextes scolaires ?
Dans le premier chapitre, on entre dans la configuration particulière de la composition de chacun des établissements. L’auteur souligne sa curiosité d’étude pour des contextes souvent délaissés par la recherche au profit des études ciblées sur les collèges de centre-ville ou de banlieue.
Parmi ses méthodes d’études, afin de comprendre la construction des sociabilités des jeunes, il utilise l’analyse des réseaux sociaux (ARS), définie par « un ensemble d’entités individuelles, appelés nœuds ou sommets, et un ensemble de liens (ou arcs) entre ces entités » (p. 52). L’auteur étudie les conceptions des jeunes en matière d’amitié, ce que signifie pour eux « être ou avoir un ami », avec une distinction entre liens forts et liens faibles (les très bons amis, les amis, les copains, potes, camarades de jeux). Via les réseaux, il observe la transitivité (« les amis de tes amis sont mes amis ») et la centralisation (« concentration des relations autour d’un petit nombre de personnes »). Il rappelle que les jeunes adolescents socialisent principalement en groupe, ce qui produit « un effet de boule de neige ».
Le deuxième chapitre montre comment l’homophilie sociale opère dans les quatre collèges. L’auteur montre que « si les enfants ont donc bien tendance à avoir plus d’amis socialement proches, cela ne signifie pas pour autant que leurs réseaux soient complètement ségrégés » (p.73). L’homophilie sociale en termes d’amitié n’est pas constante dans le temps, le renouvellement des amitiés étant très important. D’autres homophilies, comme l’origine sociale, l’origine ethno-migratoire, le genre, de même que les résultats scolaires, sont des variables qui structurent dès lors les amitiés et l’appariement chez les jeunes adolescents.
Le troisième chapitre scrute les raisons de l’homophilie dans les relations entre les adolescents, ce qui est très peu explicite dans les réponses délivrées par les jeunes. Les jeunes « n’auraient pas d’à priori en termes de conscience de classe », mais plusieurs processus structurent leurs amitiés : les résultats scolaires, les répartitions des élèves entre classes et options de langue, les gouts culturels, l’origine ethno-migratoire. Timothée Chabot se livre ainsi à certaines recommandations sur une organisation scolaire et sociale qui peut être plus féconde à la construction des amitiés, si les enseignants mélangent davantage les groupes à options ; cela atténue la compétition scolaire sur les amitiés entre « bons » et « mauvais » élèves. L’homophilie provoquée par la ségrégation résidentielle se trouve réduite dans le cas où les politiques favorisent la mixité (par le logement social, contrôle des loyers, développement des transports en commun, etc.).
L’auteur montre aussi les aspects de la dimension agonistique (chapitre 4) – les confrontations ou les rivalités – entre les élèves selon les appartenances sociales, sachant que les mécanismes du dégoût social et de la compétition entre les pairs peuvent peser sur la dynamique des inimitiés. Les rapports sociaux entre les élèves montrent une sorte de pacification ; l’homophilie sociale des amitiés n’alimente pas outre mesure des conflits ou « un dégoût social généralisé » (p.249).
Les conflits ou les tensions, lorsqu’ils existent, sont plutôt résolus par de l’évitement et non pas par la confrontation directe. L’auteur montre que les élèves les plus éloignés socialement perçoivent d’autres élèves « comme étranges » ou « durs à comprendre » (pour leurs manières de se comporter à l’école, les notes scolaires, les gouts, etc.), ce qui crée un sentiment de distance sociale mais sans que cela soit de l’hostilité. Le chercheur tente de saisir au mieux les différences entre les quatre établissements en termes de maintien et de renforcement de l’homophilie sociale sur plusieurs années.
La conclusion de l’ouvrage nous amène à reprendre conscience que les amitiés peuvent réactiver la reproduction sociale au sein des politiques des systèmes éducatifs. L’homophilie des amitiés est aussi produite par la composition réelle des classes, par l’organisation scolaire par filiarisation, des classes à options ou à spécialités, ou encore par les effets de ségrégation de l’assouplissement de la carte scolaire.
Mais la lecture de cet ouvrage nous invite à entrer plus en profondeur dans la compréhension de la construction des amitiés des adolescents. En tant qu’enseignant ou éducateur, il me semble que nous avons notre rôle à jouer dans le tissage de l’altérité et l’ouverture vers l’autre, au sein d’établissements qui accueillent des jeunes avec des conditions et parcours de vie à la fois riches et complexes.


