La bosse des maths n’existe pas. Rétablir l’égalité des chances dans les matières scientifiques

Clémence Perronnet, Autrement, 2021

L’ouvrage s’ouvre sur un avant-propos de Marion Montaigne, auteure de la série Tu mourras moins bête, et c’est une bonne idée : les deux auteures, sociologue et dessinatrice, dialoguent, voire débattent, et posent ensemble le ton de la suite, un ton contemporain, direct, souvent drôle. Elles annoncent aussi l’aspect résolu de leur propos, en particulier sur l’égalité et le genre. Dès cette entrée en matière, le lecteur constatera qu’on ne va pas tourner autour du pot ; mais pourtant l’auteure garde toujours le sens des nuances et prend soin de l’autre.

Un mot phare est lâché : malentendu. Les sciences ne sont pas ce que beaucoup pensent qu’elles sont. Les scientifiques sont des gens comme les autres, même comme vous, si, si ! Et très vite aussi on en arrive à un constat qui n’est certes pas nouveau, mais ici très bien documenté et auquel nul ne peut se résigner : les savoirs sont genrés. Pas seulement : ils sont aussi inégaux selon les classes socio-culturelles, selon les ethnies. Clémence Perronnet démonte avec efficacité les neuromythes associés, forts en France, pays des plus inéquitables en particulier dans l’accès aux mathématiques : « la sociologie a largement montré à quel point le goût n’est pas une question de nature mais une question de culture : aimer les sciences, ça s’apprend ». Ouf, un peu d’espoir ; car une large partie de l’ouvrage est consacrée aux constats, et là, quelle que soit la perspective choisie, ce n’est pas encourageant. Certes, on a progressé : « Au XVIIe siècle, plusieurs auteurs affirment que les mathématiques sont « desséchantes » et que les pratiquer risque de rendre les femmes… stériles ».

Le propos de l’auteure est étayé et illustré par des portraits d’enfants : elle a suivi des enfants pendant quatre ans pour observer leur rapport aux sciences. Ces portraits sont vraiment intéressants, agréables à lire, parfois touchants. Même s’ils ne peuvent pas être tenus pour des preuves, ils apportent une humanité qui cadre bien avec le propos développé.

alheureusement, de façon générale, ils ne sont guère encourageants. Il en est qui interrogent, pour qui enseigne et travaille au projet d’orientation des élèves : en matière d’orientation, tout n’est pas équitable non plus.

Certains sociologues, cités dans le livre, catégorisent de façon très binaire les types d’éducation, selon qu’on est dans un milieu populaire ou non. L’auteure précise qu’aucun des deux styles éducatifs n’est meilleur que l’autre, mais cette distinction elle-même interroge : dans les familles populaires, « la responsabilité cruciale des parents n’est pas de susciter chez leurs enfants des émotions, des opinions ou des pensées », voilà qui semble violemment général.

La lecture du livre permet aussi de valoriser l’école (même si en général, à l’école, les sciences semblent statistiquement moins enseignées qu’elles ne devraient l’être d’après les programmes), qui « rend l’exclusion totale des sciences impossible » et permet d’interroger croyance et preuve. Mais l’effet établissement, l’effet classe et l’effet maître jouent fortement, et encore plus en science que dans d’autres champs disciplinaires. Et puis beaucoup d’enfants qui aimaient les sciences à l’école, mathématiques y compris, s’en sont éloignés ou détournés au cours du collège… Si l’école est un support de choix pour promouvoir les sciences, il y a donc toutefois à l’améliorer en ce sens : comment supporter que le collège étouffe la curiosité scientifique ? D’autant que le chemin est long : ce n’est pas parce qu’un enfant aime les sciences en CM qu’il deviendra scientifique !

Et là, c’est la représentation des sciences qui est interrogée : est-elle compatible avec la représentation que nos élèves ont d’eux-mêmes, en particulier les filles, les enfants de familles pauvres, les enfants issus de l’immigration ? A quoi un scientifique a-t-il finalement le droit de ressembler, dans la culture commune. L’auteure passe en revue les scientifiques d’émissions télévisées, de dessins animés, de séries, de films, d’ouvrages écrits, et conclut : « ce sont des êtres bizarres, anormaux et parfois dangereux ». Et en plus ce sont des « intellos », avec toutes les connotations que ce mot peut revêtir.

Alors que faire ? C’est la question posée en sixième partie, « Agir pour l’égalité en sciences ». Elle peut sembler courte ou tardive au regard des trois quarts de l’ouvrage, qui relèvent davantage des constats et des analyses, mais c’est bien ce qui était annoncé : le titre est La bosse des maths n’existe pas, et non une promesse de solutions miracles, qui, si elles existaient, auraient déjà émergé. Alors lutter contre les stéréotypes, oui, mais au quotidien, sans verser dans la « poudre aux yeux » et en s’efforçant de ne pas accentuer ces stéréotypes : certaines actions sont pleines de bonnes intentions, mais contreproductives. Il ne s’agit pas de « repeindre en rose » les sciences. C’est au quotidien que des exemples de scientifiques « normaux » doivent être représentés, sans forcément qu’il s’agisse de personnes extraordinaires. La réflexion de Clémence Perronnet sur le différencialisme est également très intéressante et donne à réfléchir : « Tant qu’on considère qu’il existe une nature masculine et une nature féminine, la division symbolique du monde qui en découle n’autorise pas l’égalité devant les sciences ».

C’est donc un livre intéressant et agréable à lire. Le titre ne traduit peut-être pas exactement le propos central : la justice sociale, l’équité. Toutefois, la question de l’inné est posée explicitement, et niée tout aussi clairement. Il n’est finalement pas tant question de mathématiques que de sciences en général. Enfin, peut-être que plus d’évocation et d’analyse du contexte politico-culturel aurait apporté une dimension supplémentaire. Lorsque nos décideurs/décideuses et hommes/femmes politiques ne se glorifieront plus d’être nuls en sciences, lorsqu’ils adopteront une démarche réellement scientifique, là, oui, nous aurons progressé au sens sociétal. Mais il semble que ce ne soit pas d’actualité.

Claire Lommé