C’est un ouvrage décapant et qui nous permet une utile interrogation sur certaines « évidences » qui structurent la vision courante de l’école française. Sans provocation,
à l’aide de faits et de chiffres et de rigoureux éléments comparatifs, Denis Meuret, fort également de son expérience
personnelle aux États-Unis, bouscule bien des idées reçues. Il interroge tout au long de l’ouvrage les évolutions de l’école, en particulier la place qu’elle est contrainte d’accorder à l’individu et à son autonomie ; et le livre pose la question de la gouvernance de ce bien commun
qu’est l’école.
Loin de la mission précédente de tri d’individus (« gouvernance de trajectoires »), il est demandé à l’école de développer les compétences utiles à l’orientation personnelle et à la société. Il ne s’agit plus de viser le sommet du système mais d’amener chacun à décider de son avenir. Ce n’est donc plus la fin qui oriente, parce
qu’elle est inconnue. Ce qui importe est alors l’amélioration progressive de l’existant à travers l’expérience, cette « moving force » qui s’appuie sur le « moving by doing ». (savoir-pouvoir-agir), conception
prônée par le philosophe américain John Dewey.
Cette vision d’outre-Atlantique s’oppose à celle du philosophe français Émile Durkeim considéré comme un des « pères » de l’école française, pour qui la matière est le péché que l’école doit combattre et à l’égard de laquelle il s’agit de prendre de la distance. L’auteur rappelle le
contexte d’opposition laïque/confessionnel dans lequel s’est bâtie l’école républicaine, expliquant pourquoi, à cette époque, ce contexte a amené à une vision consensuelle partagée par le modernisme et les visées religieuses. Ainsi l’opposition matière/esprit, nature/culture se retrouve en France dans les hiérarchisations binaires dont l’orientation est friande : court/long, général/professionnel, école/université, où cet élitisme
académique se combine avec la hiérarchisation sociale. Dans cette conception, il convient d’effectuer des choix sociaux à travers une orientation réalisée en fonction de critères civiques et moraux de civilisation plus qu’en fonction de réalités professionnelles. Et tout se passe comme si la structure même de la société économique ne devait reposer que sur le seul jugement de l’école. Celle-ci enseigne
d’abord sur son monde à elle, puis dicte la place de chacun.
Et si ce monde était en décalage avec les réalités ? Car les personnes s’orientent en fonction des réalités professionnelles et non de contextes moraux. Et si l’idée
de l’école qu’il faut tout mettre en oeuvre pour que l’élève ne s’égare pas dans des formations qu’il ne doit, a priori, pas pouvoir suivre, s’inscrivait à l’inverse de celle des familles pour qui tout l’effort d’un système de formation devrait consister, d’abord, à persuader les élèves de suivre des formations exigeantes et de les aider,
avec des moyens, à y réussir ? Enfin, eston vraiment sûr que permettre aux hauts talents de prendre leur essor garantit « naturellement » la réussite des autres ? Denis Meuret passe ainsi au crible de son analyse un bon nombre des croyances qui structurent l’école : équité, gratuité,
secteurs scolaires, centralisation, modes d’évaluation, participation des parents ; autant de points examinés jusqu’aux significations des mots couramment employés, tel le syndrome si courant du « gamin », cette « poor little thing ». Or les vocabulaires, comme éléments auxquels
tiennent si fortement les acteurs, assurent les effets qu’ils sont censés produire.
Le problème posé dans cet ouvrage est celui du rapport de l’école française au changement face à la diversité. L’école transmet des valeurs dont elle a besoin de penser que la société les rejette. Elle cultive l’idée que ceux qui réussissent à apprendre sont une exception à la règle,
que tout le monde n’est pas fait pour les études, et qu’un niveau que tous peuvent atteindre serait indigne. De son côté, l’école américaine transmet des valeurs dont elle a besoin de penser qu’elles sont celles de la société. Il convient alors de mettre les individus en situation d’affronter le monde actuel, car la personne ne possède pas les capacités « naturelles » de faire face au changement. L’égalité, ce n’est pas que tous accèdent au sommet du système, mais que chacun ait les moyens de décider de son avenir et de pouvoir réussir par son travail.
Pour l’auteur, rien ne dit qu’un modèle est supérieur à l’autre, même si l’école américaine obtient de meilleurs résultats que la française. Les États-Unis n’ont pas connu par exemple les périodes de récession dues aux grandes guerres. Mais la comparaison entre les deux amène à
s’interroger sur les traditions de l’école et leurs effets sur l’éducation dans une société individualiste. « Retracer ce chemin nous semble en effet nécessaire pour comprendre la capacité de ces deux pays à définir aujourd’hui un « gouvernement » de l’éducation acceptable par les acteurs de l’éducation (personnels, élèves, parents) et une société libre et équitable. »

Jean-Marie Quiesse


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