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Du mobilier scolaire flexible dès 1930

Henry Lachéroy, Revue Acier, 3, 1937.
La question des classes flexibles a débuté il y a bien longtemps ! Les années 1930 ont été une période d’effervescence pour le mobilier scolaire en France. Un groupe d’artistes tels que Jean Prouvé, Robert Mallet-Stevens et Pierre Chareau ont conçu et exposé des créations intégrant certaines innovations techniques que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les écoles.
Les pupitres des écoliers, désormais en acier plutôt qu’en bois, étaient alors présentés avec des sièges et des dossiers finement ajustables aux corps et aux activités scolaires des enfants. À utilités multiples, les tables et chaises pouvaient encore être démontées, empilées, rangées, etc. Ces créations, restées au stade de prototype, relèvent pourtant d’une alliance entre l’art et l’industrie, au service du monde scolaire.
Ce moment, riche en idées, était néanmoins loin d’être favorable à la création de nouveaux mobiliers. Les effets encore ressentis du krach boursier de 1929 mettaient à mal le marché en France. Le temps était celui de l’augmentation des prix, du déclin du mécénat privé et, enfin, de la crise économique.
Cela touchait l’art en tant que champ de production de biens, ce qui contribua à amener l’Union des artistes modernes (UAM), groupe d’avant-garde impliqué dans le renouveau de l’art, à s’allier au secteur de l’industrie pour la conception et la fabrication de meubles en acier. Cette alliance aboutit à l’exposition d’une quinzaine de prototypes de chaises, de tables et de pupitres scolaires au Salon d’automne de Paris en 1936, puis, l’année suivante, au Salon des arts ménagers1.

Ces réalisations étaient alors tenues pour innovantes et durables et, pour certaines, adaptables à la taille de l’enfant. Elles apparaissaient ainsi propices à promouvoir un confort qui ne devrait pas être un luxe à l’école. L’objet devait s’ajuster au sujet – à l’élève – comme « un organisme s’adaptant strictement à celui de l’enfant », selon les termes de l’architecte décorateur Maurice Barret.
Le mobilier, enfin, devait également s’adapter à l’activité en classe : le pupitre pouvait alors se désassembler du siège et s’assembler à d’autres pour former un établi où l’enfant travaillerait debout, à la manière d’un artisan.

Les qualités modulaires du mobilier scolaire doivent donc être comprises comme une solution à la fois simple et ingénieuse. Celle-ci consisterait aussi, par exemple, à changer la situation physique de l’élève, en faisant passer la ligne de gravité du corps de l’avant vers légèrement l’arrière. Le dos serait alors plaqué de manière rectiligne contre le dossier, et le pupitre se trouverait finalement devant l’enfant.

À l’appui des médecins, il s’agissait de souligner le fait que, contraint, l’élève se fatigue en raison de postures qui peuvent entrainer une répartition irrégulière du poids des différentes parties de son corps. La fatigue se présente alors comme l’un des effets de l’inconfort, tandis que le confort, au contraire, pourrait placer l’élève dans les positions les plus favorables aux activités scolaires : la lecture, le dessin et, bien sûr, l’impérissable activité de l’écriture.
La nouveauté pédagogique résidait dans une modalité d’alignement du corps où, au lieu de conduire l’élève vers une orientation corporelle sinueuse et incurvée, il s’agirait de promouvoir celle qui serait la plus fonctionnelle possible, au regard des activités prévues en salle de classe.
L’entrée de la France dans une phase de reconstruction des infrastructures éducatives, après les destructions de la Seconde Guerre mondiale, ne s’est pourtant pas accompagnée d’un véritable renouveau du mobilier scolaire.
Les chaises et tables hyper fonctionnelles, empilables, faciles à entretenir et à ranger, sont apparues plus adaptées aux attentes des acheteurs que les modèles expérimentaux. Le fabricant Mullca s’est alors imposé comme une marque majeure du marché – au point que ses chaises sont devenues emblématiques : toute personne de plus de vingt ans s’y est probablement déjà assise au cours de sa scolarité.
Cette évolution ne s’est toutefois pas faite sans controverses, car on en trouve un écho dans la prise de parole de l’ancien ministre de la Reconstruction, Eugène Claudius-Petit, devant l’Assemblée nationale en 19672. Celui-ci, resté proche des ambitions esthétiques portées par la génération de l’avant-guerre, exprimait des très fortes réserves face aux orientations alors privilégiées par le ministère de l’Éducation nationale :
« Les enfants de chez nous sont élevés dans la laideur, la médiocrité, l’utilitarisme mesquin. Pourquoi respecteraient-ils ce qui ne leur appartient pas ? Ils ne peuvent respecter la beauté : on ne leur en donne pas. Ils ne peuvent apprécier ce qui pourrait meubler agréablement leur intérieur : ils n’ont pas de référence. Ils sont élevés dans une atmosphère sans nom. On leur donne n’importe quoi. C’est là la première marque d’irrespect envers l’enfant. On ne le considère pas dans son être. On ne cherche pas à l’élever, on veut simplement le rendre utile à la société. »
Cette critique radicale de l’ancien ministre a le mérite de rappeler que le respect accordé à l’enfant passe aussi par celui que l’on accorde à l’école. L’équipement matériel mis à sa disposition donne, en retour, une image de ce que l’on attend de lui en tant qu’élève.
Les débats contemporains autour des classes flexibles et des organisations coopératives3 semblent ainsi faire écho aux ambitions des années 1930, lorsque le mobilier scolaire adapté était censé prédisposer les élèves à apprendre d’une manière que d’autres équipements ne pouvaient favoriser.
La diversité actuelle de l’offre d’équipements, devenus plus colorés, légers et polymorphes, ravive cette ancienne question : de quoi un élève devrait-il disposer pour être en bonne condition d’apprendre (sans nier, certes, les ruses du négoce, qui pourraient toujours se présenter comme des besoins de l’élève, alors qu’il ne s’agirait plutôt que d’un désir du marché) ?
Les pédagogues, alors, où se situaient-ils dans ces angles ordinaires du quotidien scolaire – du s’asseoir, se lever et se tenir en classe – où les architectes, constructeurs et artistes semblaient avoir pris, avant eux, une première place ?

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