Sur un sujet qui intéresse finalement beaucoup de monde, des points de vue qui échappent au travers de l’étude universitaire pédante et condescendante, une documentation très riche, des éclairages utiles pour qui veut notamment travailler sur ce genre pas si mineur que cela avec ses élèves.

On n’aborde jamais sans un peu d’inquiétude une approche universitaire d’un domaine dont on se sait soi-même profondément amateur. Ne va-t-on pas y voir développée une attitude condescendante face à un art mineur ? Ne va-t-il pas être question, à l’inverse, de faire entrer de force dans la culture établie dominante une expression artistique encore heureusement triviale et populaire ? Ces craintes sont heureusement très vite démenties, dès la préface d’Éric Maigret. La qualité des différents rédacteurs et leur réputation chez les «sériephiles» viennent rapidement conforter le jugement positif du lecteur. L’ouvrage publié sous la direction de Sarah Sépulchre apparait donc comme un outil très utile, voire indispensable, pour qui souhaite approfondir ses connaissances dans ce domaine.

L’ouvrage s’adressant en premier lieu, comme l’indique la couverture à des étudiants (licence, master, doctorat), on peut comprendre qu’il utilise parfois une terminologie quelque peu rébarbative à qui n’a pas suivi des études de Lettres, il serait cependant dommage de le limiter à ce seul lectorat, car il propose une somme qui manquait sur le sujet pour tout «sériephile» sans doute, mais aussi pour tout enseignant désireux d’un élargissement culturel.

Son premier mérite se trouve, en ouverture, dans le recueil d’une foule d’informations chronologiques qui en font, en français, l’une des premières histoires du genre. Il s’intéresse pour l’essentiel aux œuvres étatsuniennes, non seulement parce que pionnières avec l’importance prise par la télévision outre-Atlantique bien avant l’Europe, mais également parce qu’elles sont, aujourd’hui plus qu’avant-hier, très en avance, pas seulement pour des raisons économiques, mais par leurs conditions de production autorisant — notamment grâce au câble — l’originalité, voire l’audace de créateurs aujourd’hui nettement plus libres que dans l’univers du cinéma.

Dans l’excellent chapitre sur le «personnage de série» tout à fait éclairant, on peut sans doute regretter cependant que ne soient pas plus développés les éléments spécifiques qui font que les personnages d’un récit filmé sont incarnés par un acteur (porteur de sens dès la première image) qui apporte certes les éléments de son image personnelle déjà construite dans d’autres œuvres, mais également son statut dans l’univers médiatique et la pipolisation que la durée d’une série lui fait acquérir dans le temps, année après année, le faisant parfois confondre pour nombre de spectateurs avec le personnage qu’il joue. De même, les personnages peuvent difficilement être tous renvoyés aux stéréotypes du roman populaire, les personnages principaux de Twin Peaks, de Profit, d’OZ ou de Rome ne manquent pas de complexité. (Les principaux policiers de NYPD Blue n’ont pas non plus de caractéristiques figées.) De ce point de vue, il me semble que l’angle choisi est trop essentiellement littéraire. Les références à des auteurs et chercheurs sur le cinéma et l’image sont très peu présents dans la bibliographie..

Autre petit regret, à l’exception du chapitre sur les «publics des séries» et la problématique de la réception, l’ouvrage minore par trop d’autres approches, psychologique ou sociologique notamment. Les références renvoyant essentiellement à la didactique de l’analyse littéraire, il manque sans doute un regard plus développé sur l’importance du «héros multiple», par exemple, que constituent les groupes de personnages et la composition chorale qu’elle impose, ainsi qu’une caractérisation explicative de l’existence — ces dernières années croissante — des antihéros, de Dexter à Ray (Hung) en passant par Vic Mackey (The Shield).

Évidemment, chaque amateur ne manquera pas de regretter l’absence de référence à quelques œuvres qu’il a particulièrement appréciées. Pour ma part, j’aurais aimé voir citées Dream on (David Crane, Marta Kauffman, 1990-1996), pour son humour et son inscription, justement, dans le référentiel télévisuel, ou Angela, 15 ans (My so-called Life, Winnie Holzman, 1994-1995) dont l’étude fut fort appréciée par mes élèves de 3e et où l’homosexualité était abordée de manière beaucoup plus réaliste que dans Glee (2009 –…)…

Des encadrés proposent très pédagogiquement des résumés à la fin de chaque chapitre, mais il serait dommage de s’en contenter, car, à l’exception sans doute du très prétentieux chapitre 3 intitulé « Sérialité(s) » qui, pour présenter et commenter les différentes formes d’histoires à épisodes, cumule dans sa rédaction tous les clichés possibles du pédantisme universitaire, la lecture de ce décodage est l’occasion de passer plusieurs heures de réel plaisir à voir pris au sérieux un type d’œuvres qui n’appartient pas — heureusement ? — à la culture dominante.

Il faut encore mentionner la qualité et la richesse des index qui, au-delà de la bibliographie savante et d’un glossaire fort utile, proposent une sitographie aussi large que bien choisie.

Un ouvrage somme, donc, que tout amateur de série, même depuis peu, se doit de lire pour être un «honnête homme» d’aujourd’hui.

Enfin, pour envisager désormais un travail didactique, et même si, ici ou là, on peut découvrir des suggestions pour mettre en place un vrai travail en classe, le lecteur ne peut que souhaiter la rédaction par les mêmes auteurs de nouveaux épisodes, directement pratiques et pédagogiques sur l’utilisation de telle ou telle série en classe d’une part consacrés aux séries françaises pour lesquelles on assiste ces dernières années, grâce à Canal + (Engrenages, Pigalle la nuit), Arte (Xanadu) ou France Télévision (Les beaux mecs, Signature), au balbutiement de productions de qualité, d’autre part.

To be continued… ?

Guy Lavrilleux


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