,

De quelques privatisations en éducation

Trois revues scientifiques ont réalisé récemment des dossiers spéciaux consacrés au développement de la privatisation de l’école au niveau international. Ces numéros thématiques font partie des faisceaux d’indices permettant de poser le fait que la privatisation de l’école est une question vive à aborder et à cartographier à partir des travaux de recherches dans le cadre de notre mission de veille et d’analyses1.

L’actualité éducative renforce cette observation. Ainsi en est-il du développement de l’instruction en famille et des écoles hors contrat, amplement relayé par les médias, qui traduit soit une aspiration à des scolarités différentes, soit la crainte d’un communautarisme musulman. Ainsi en est-il, de façon plus discrète, de la montée de réseaux d’établissements privés dans le monde et de leur émergence en France, et de l’existence de fonds d’investissement dans des écoles. Ainsi en est-il également du renforcement des filières dans les lycées généraux qui génèrent des marchés scolaires « implicites »2.

Ces marchés démarrent dès le primaire, lorsque des parents informés vont éviter les écoles du quartier, trop colorées ethniquement. Ils se poursuivent par le développement de niches éducatives dans les collèges, qui débouche sur des recrutements sur dossier dans les lycées cotés, dont les conséquences vont culminer dans la procédure de ­Parcoursup, puisque le lycée d’origine est un des critères déterminants de sélection des candidats3. Ces phénomènes de dépréciation d’établissements s’amplifient dans des boucles de rétroactions qui font de l’école française l’une des plus inégalitaires de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques).

De quoi l’entre-soi est-il le nom ? Lorsqu’il s’inscrit dans des écoles alternatives, il a pour nom « innovation » ou « bienêtre ». Dans les écoles d’élite, c’est l’adaptation à l’économie internationale qui est invoquée ; dans des écoles traditionnelles, le respect de valeurs traditionnelles, et dans nombre d’établissements, une réussite aux examens et aux procédures d’admission ouvrant la porte aux études supérieures les plus à même de garantir une place sur le marché du travail4.

Les écoles privées sous contrat, qui représentent en France 20 % d’une population scolaire globalement favorisée, présentent une combinaison de ces critères, entre épanouissement individuel et sélection. L’adaptation aux besoins des élèves est un des arguments de ces écoles qui bénéficient de plus de souplesse dans leur organisation. Ces établissements, en grande majorité catholiques au départ, ont fortement euphémisé leurs caractéristiques religieuses et sont soumis aux mêmes programmes que les écoles publiques depuis la loi Debré de 1959. Ce n’est pas le cas des écoles hors contrat, dont le développement s’est accéléré ces dix dernières années. Elles comprennent pour près de 80 % des écoles relevant de pédagogies alternatives. Les écoles musulmanes créées pour permettre à des populations ségréguées de développer des filières d’excellence en se fondant sur une culture partagée peinent à ouvrir, alors que les écoles traditionalistes catholiques ne font pas l’objet de telles suspicions (18 % d’écoles catholiques et 4 % pour chacune des religions musulmane, juive ou protestante).

Individualisme et recherche d’efficacité

Si la montée des instructions alternatives est indissociable d’une montée de l’individualisme dans la société, elle reflète également les inquiétudes parentales vis-à-vis d’une école perçue comme défaillante, pouvant être inadaptée à certains élèves. Par ailleurs, le besoin d’efficacité, nouvelle valeur de la modernité tardive, se retrouve à la fois dans la diversité des cursus proposés et, à l’ombre des systèmes éducatifs, dans l’accroissement exponentiel des cours particuliers ou du coaching. Cependant, au niveau international comme au niveau français, les chercheurs relèvent qu’il n’y a pas de différence de résultats entre écoles publiques et privées, toutes choses égales par ailleurs. De façon générale, la privatisation des écoles ne se traduit pas par une réflexion sur des méthodes ou des innovations particulières, mais plutôt par des efforts de markéting et de communication.

Reste la question des financements. Dans le monde, bon nombre d’écoles privées s’appuient sur des financements publics, via des chèques éducation, des réductions d’impôts, des livrets d’épargne, ou le financement public direct d’écoles privées. En France, les enseignants et enseignantes des établissements sous contrat sont rémunérés par l’État. Des réseaux d’école hors contrat plaident aujourd’hui pour un soutien de l’État, avec une garantie de maintien de leur indépendance dans l’organisation des enseignements. Mais il apparait que, dans certains cas, financer les écoles privées avec des fonds publics constitue une forme de dévoiement de l’intérêt général.

Anne-Françoise Gibert
Chargée d’étude et de recherche, service Veille et analyses de l’IFÉ (ENS de Lyon)

 


Article paru dans le n° 571 des Cahiers pédagogiques, en vente sur notre librairie :

 

 

L’alimentation et l’école

Coordonné par Hélène Limat et Alexandra Rayzal

L’alimentation, un thème aussi essentiel à la vie que marginal à l’école ! Et pourtant il apparait dès qu’on s’interroge sur le fonctionnement du système scolaire dans bien des aspects : le bienêtre des élèves, l’organisation des établissements, les codes et règles, les représentations, les savoirs enseignés et les contenus d’enseignement.
Quelle place prend l’alimentation dans nos salles de classe, nos établissements, nos thématiques et nos cours ?

Notes
  1. Voir l’article « Privée- publique, l’école à la croisée des chemins » sur le site de l’IFÉ : https://tinyurl.com/t3j234
  2. Georges Felouzis, Christian Maroy et Agnès van Zanten, Les marchés scolaires : sociologie d’une politique publique d’éducation, PUF, 2013.
  3. Voir l’avis de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, « Avis pour un enseignement supérieur respectueux des droits fondamentaux : se doter des moyens de cette ambition » . Voir https://tinyurl.com/47txnm47
  4. Sélection qui permet d’accéder aux classes d’élite, dans une acception de la méritocratie qui occulte le capital économique et culturel dont sont dotés la plupart des accédants à ces filières d’excellence.