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De nouveaux horizons

Dans le supérieur aussi, la pédagogie universelle est mise en oeuvre afin de favoriser la réussite de tous les étudiants.

Selon le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, le nombre d’étudiants reconnus en situation de handicap n’a cessé d’augmenter. À la rentrée 2021, on en comptait 51 000 dans les établissements d’enseignement supérieur publics. Cette population a été multipliée par 6,6 depuis 2002. La prise en compte de ces étudiants se pose de façon accrue pour tous les acteurs de l’enseignement supérieur.

Au plan législatif, la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, la charte Université-handicap de 2007, et la loi du 22 juillet 2013 relative à l’enseignement supérieur et de la recherche, engagent les établissements de l’enseignement supérieur sur la question de l’intégration des étudiants en situation de handicap.

Ces politiques mettent l’accent sur une approche compensatrice, en favorisant par exemple l’émergence des missions handicap qui répondent aux besoins de ces étudiants par la mise en place d’aménagements au sein des établissements. Mais qu’en est-il de la prise en compte des besoins de tous les étudiants dans leur diversité et quelles pratiques d’enseignement pourraient les favoriser ? Quelles pistes pour les faire évoluer ?

Les apports de l’approche inclusive

Au-delà des actions de compensation ou de la mise en place d’adaptations individuelles, l’approche inclusive que nous privilégions dans le présent article nous semble la plus adaptée pour répondre à la fois aux besoins de ces étudiants en situation de handicap et plus largement la prise en compte de tous les étudiants dans leur diversité : les étudiants ayant des difficultés sociales ou économiques, les primoarrivants, ceux issus des minorités sexuelles, ou d’autres publics d’étudiants dits empêchés de suivre leurs études dans conditions ordinaires.

L’approche inclusive repose sur le postulat qu’il n’existe pas d’étudiant typique : la diversité constitue la norme. Cette approche s’appuie sur le design universel qui trouve son origine dans l’architecture et renvoie à la conception d’environnements physiques accessibles à tous les usagers. Ce design se fonde sur la planification ayant pour but de réduire les entraves à l’usage ou l’accès à ces environnements. L’exemple le plus couramment donné dans ce contexte est celui de la rampe d’accès à un bâtiment qui est empruntée à la fois par des usagers en fauteuil roulant, avec des poussettes ou par des livreurs.

Cette approche de l’enseignement, appelée aussi pédagogie universelle, s’inspire de ces principes architecturaux et d’une conception sociale du handicap développée par Fougeyrollas. Ces modèles amènent, dans les situations d’enseignement, à identifier les barrières potentielles rencontrées dans l’environnement par les individus.

L’objectif est ensuite de planifier une pluralité de stratégies pédagogiques pour limiter voire lever les obstacles rencontrés en situation d’enseignement-apprentissage.

Il s’agit donc d’agir de façon proactive en prenant en compte les besoins de la diversité des étudiants lors de la planification pédagogique en proposant au départ de multiples « chemins » au lieu d’un chemin unique et de pallier les difficultés qui peuvent apparaitre chez les étudiants de façon réactive. Elle permet d’ajuster les pratiques pédagogiques aux habiletés des étudiants dans le but de les mener au même niveau.

un atelier introductif coconstruit

Les actions pédagogiques envisagées se basent sur les principes de la conception universelle de l’apprentissage (CUA) développée aux États-Unis par Anne Meyer et David Rose et les autres fondateurs du Center for applied special technology (CAST). Elle concerne trois dimensions de l’enseignement :

  1. Faire appel à plus d’une méthode de présentation de l’information et des concepts favorisant différentes façons d’apprendre.
  2. Permettre aux étudiants d’emprunter des voies alternatives pour participer aux tâches, et diverses possibilités pour prendre part aux activités et démontrer ce qu’ils ont appris.
  3. Adopter des pratiques qui motivent les étudiants pour les amener à s’engager davantage dans les activités d’apprentissages.

Depuis la rentrée 2022, nous accompagnons une équipe de formateurs du supérieur (conseillers et ingénieurs pédagogiques) dans la coconception d’une ingénierie de formation visant à faire évoluer les pratiques des enseignants-chercheurs.

La démarche de cette ingénierie a pour objectifs d’outiller les enseignants pour faire évoluer leurs pratiques et leur permettre d’agir pour adopter une approche inclusive dans leur enseignement. En partant de ces éléments et en s’inspirant de la démarche décrite par les auteurs du guide pratique Adopter une approche pédagogique inclusive de l’université Laval (Québec), une formation de trois heures comportant plusieurs séquences a été mise en place.

Partager un langage commun

L’inclusion est un objet qui touche aux valeurs et représentations de chaque individu. De ce fait, il nous parait important de passer par une phase de conceptualisation permettant de partager avec les enseignants un certain regard et un langage commun sur l’inclusion et de les amener à une réflexion sur le sujet avant de se construire des outils. Celle-ci passe par une étape de questionnement des représentations et par la mobilisation de concepts (égalité, équité, inclusion, handicap, besoin particulier, etc.) qui peuvent contribuer à les faire évoluer.

Dans un second temps, l’objectif est de permettre aux enseignants de problématiser et de développer une posture réflexive sur leurs propres situations professionnelles. Il s’agit de réfléchir à partir d’exemples de situations fictives, ou amenées par les enseignants, aux différentes barrières que peuvent rencontrer les étudiants dans leur apprentissage. Cela permettra d’identifier les différentes dimensions sur lesquelles on peut agir, afin favoriser l’apprentissage de tous : méthodes pédagogiques proposées, ressources mises à disposition, ou encore méthodes d’évaluations mises en œuvre auprès des étudiants.

La dernière séquence de formation vise à coconstruire avec les enseignants des outils, les enseignants explorent différentes ressources, notamment la CUA, afin qu’ils puissent envisager les possibles et se projeter sur leurs propres pratiques en vue d’identifier les pistes de mise en œuvre adaptées à leur contexte. Il s’agit d’adopter des « petits pas » permettant de les faire évoluer progressivement et non pas de les révolutionner d’un seul coup. Dans ce contexte, la CUA est mobilisée de façon pragmatique, pour nourrir les pistes d’actions envisagées, et non pas comme un modèle à appliquer ou une finalité à mettre en œuvre.

Cette proposition de démarche de formation nous a permis de saisir les enjeux que pose l’approche inclusive dans l’enseignement. Du fait de sa complexité et son lien avec les valeurs individuelles des enseignants, celle-ci amène un changement de paradigme qui nécessite un accompagnement sur une temporalité longue. Une expérimentation accompagnée d’outils coconstruits et des retours d’expérience amèneront les enseignants à adopter une démarche plus réflexive sur leurs pratiques et leurs postures, afin d’envisager des pistes d’action adaptées à leurs contextes d’intervention.

Par ailleurs, l’approche inclusive mérite d’être portée au niveau de l’écosystème des établissements. L’ouverture de la formation à des équipes enseignantes et plus largement à d’autres acteurs (gouvernance, administration, étudiants, etc.) parait être une nécessité pour aller vers un enseignement supérieur plus inclusif.

Benyoucef Benkouar
Ingénieur pour l’enseignement numérique à l’Inspé d’Aix-Marseille
Anna Clavel et Sylvie Catoire
Chargées d’études à Institut français de l’éducation (IFE, ENS de Lyon)

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