Covid et paillettes

C’est la rentrée. Premier cours de SVT (sciences de la vie et de la Terre) pour les secondes. Une nouvelle rentrée masquée et avec du gel hydroalcoolique. Des contraintes sanitaires qui peuvent être utilisées pour traiter les programmes et ancrer les apprentissages dans un quotidien partagé.

Professeurs de SVT, certes, mais professeurs tout court surtout, nous pouvions difficilement accueillir les élèves sans recevoir leur parole concernant ces nouvelles conditions d’enseignement. Nous n’enseignons pas dans le même lycée mais nous travaillons régulièrement ensemble pour échanger, partager et confronter nos réflexions pédagogiques et nos idées d’activités. Une sorte de solidarité professionnelle utile et nécessaire.

En ce début d’année, nous commençons avec les secondes par une activité « brise-glace »1 (photolangage, arbre à personnages, etc.) : « Indiquez comment vous vivez toutes ces mesures sanitaires ? » Les réponses sont diverses : « on se sent obligé », « ça m’oppresse », « je suis en colère », « il le faut bien, ça protège » , « ça ne sert à rien ! »

Toutes ces émotions souvent vécues de façon désagréable se heurtent aux injonctions autoritaires qui rappellent les règles. Au mieux, les élèves se questionnent. Au pire, ils entrent dans la suspicion et la défiance, laissant grande ouverte la porte aux théories complotistes.

La pensée scientifique est une pensée du doute raisonné et de la critique. Elle s’enracine souvent dans ce qui suscite notre incompréhension et notre questionnement.

Nous avons décidé de nous saisir de ce quotidien partagé de la crise sanitaire pour amener les élèves à se questionner ensemble, à observer et à expérimenter pour donner du sens aux gestes barrières2 qu’on leur demande d’appliquer.

De l’avis au doute

« Pour vous, à quoi servent ces gestes barrières ? »

Les élèves doivent se questionner pendant un temps individuel de deux minutes. Ce temps permet à chacun et chacune de poser ses représentations, ses certitudes, ses doutes sur la question, car sur celle-ci, tout le monde semble avoir un avis.

Les élèves sont ensuite invités à se mettre par trois ou quatre, sans crayon. Le but de ce travail en groupe3 n’est pas d’écrire mais de confronter les avis. Dans un groupe, Ahmed pense que le masque sert à ne pas se toucher le visage car le virus se transmet par le toucher. Inès affirme que le masque c’est pour éviter de postillonner car le virus se propage par l’air. Ahmed lui rétorque : « Alors à quoi ça sert de se désinfecter les mains ? » Leurs divergences conduisent à une confrontation qui ouvre au doute : « Tiens l’autre ne pense pas comme moi, qui a raison ? » Un doute fécond qui donne envie de savoir, en d’autres termes de s’intéresser.

Cette confrontation en petit groupe doit être reprise à l’échelle de la classe pour s’assurer de démocratiser le conflit cognitif. Nous observons d’ailleurs que les doutes exprimés à petites échelles (groupe et classe), correspondent à ceux observés dans la société actuellement.

Comment ne pas tomber dans la défiance ?

Suite au travail en groupe, arrive le temps du bilan que les élèves doivent écrire sur leur feuille. Par exemple : « Pour lutter contre la propagation d’un agent pathogène, une prophylaxie est mise en place. Les mesures prophylactiques peuvent être individuelles ou collectives. Par exemple, pour le sarscov2, la désinfection des mains évite de porter l’agent pathogène au niveau des voies respiratoires, bouche et narines (mesures individuelles), et la campagne de vaccination permet de limiter la propagation du virus (mesures collectives). »

Le risque, en tant qu’enseignant, est de dispenser ce savoir comme un fait dogmatique. Une conséquence, parfois inconsciente, par le fait même d’incarner la « figure d’autorité » qui « professe » le cours. Pour éviter que ce bilan ne soit perçu comme une énième certitude, il semble nécessaire de faire éprouver aux élèves la démarche scientifique qui en est à l’origine.

Observer et expérimenter pour lever le doute

En SVT, c’est bien l’observation du réel et l’expérimentation qui tendent à augmenter le degré de véracité d’une assertion (que l’on appelle hypothèse dans la démarche scientifique).

Afin de donner du sens à ces gestes barrières, nous souhaitions proposer une activité motivante, concrète et accessible à nos élèves. Pour cela, la fondation La main à la pâte, bien que tournée vers les primaires et les collégiens, est une ressource très intéressante pour le lycée également. Nous avons donc construit une activité inspirée de leur dossier « coronavirus ». Nous partageons ici notre fiche d’activité, avec ses imperfections, non pas pour la reproduire telle quelle mais pour la modifier en fonction des intentions et des améliorations.

Fiche d’activité à télécharger (PDF) : Activité prophylaxie – Reynaud et Dardour

Les élèves commencent par se passer du gel (dont nous rappelons bien qu’il n’est pas hydroalcoolique) contenant des paillettes de couleurs. Chaque élève a une couleur différente dans le groupe. Ils réalisent ensuite les autres activités sur les gestes barrières proposées dans la séance. À la fin, une question les invite à observer, à rechercher les paillettes de couleurs : il y en a sur la trousse, sur la règle du camarade d’à côté, sur le visage, etc. Une réflexion sur cette observation est demandée aux élèves. Si les paillettes représentent le virus, alors on réalise ici sa rapide propagation par le toucher, celle dont on ne prend pas toujours vraiment conscience. Les élèves sont ensuite invités à se laver les mains à leur manière ou en suivant un protocole. Parfois, il reste des paillettes, ce qui démontre que le lavage des mains ne doit pas se faire n’importe comment pour être efficace.

Une autre réflexion leur est proposée, sur la table : une feuille de papier A3, un pulvérisateur avec un liquide bleu, un masque et un mètre ruban. Avec tout ce matériel, les élèves doivent proposer un protocole pour vérifier l’efficacité des gestes barrières qu’on leur demande de respecter : la distanciation d’un mètre et le port du masque. La feuille représente un individu, le pulvérisateur la bouche d’une autre personne, le liquide bleu les postillons avec le virus. Cela nous donne l’occasion de discuter de la notion de modélisation. Ils font varier la distance de la feuille, avec ou sans masque devant le pulvérisateur, ils expérimentent et observent afin de comprendre l’importance de ces gestes barrières.

Parfois, donner du sens à des règles nous permet de les respecter plus sereinement. Avec cette activité, les élèves ont pu comprendre que leur doute est le point de départ de la démarche scientifique mais qu’il ne faut pas s’arrêter à cette étape sans quoi nous tombons dans la défiance. L’observation et l’expérimentation sont sans doute des démonstrations nécessaires à la vérification et à la prise de conscience.

Leila Dardour
Enseignante de SVT au lycée Paul-Éluard à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)
Laurent Reynaud
Enseignant de SVT au lycée Jacques-Feyder à Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis)
Notes
  1. Des exemples d’activités « brise-glace » : https://atelier-collaboratif.com/briser-la-glace.php
  2. Les mesures prophylactiques étant une notion abordée dans les programmes de SVT de seconde, thème 3. Arrêté du 17-1-2019 publié au Bulletin officiel spécial n° 1 du 22 janvier 2019.
  3. Voir : « Situation problème et travail en groupe dans les classes coopératives du lycée Feyder » : https://feydercoop.wordpress.com/2020/04/10/la-situation-probleme-en-pedagogies-cooperatives/