Comment penser les questions éducatives ?

En cette année de campagne électorale, il n’est pas inutile de faire le point sur l’absence de projets éducatifs réellement construits dans les partis politiques français pour comprendre comment on en vient à des propositions simplistes et isolées.

Le discours de dénonciation du « pédagogisme » a le double avantage, en stigmatisant des coupables, de dédouaner les autres acteurs de toute responsabilité dans les problèmes de l’école, et en restant flou dans ses anathèmes et ses propositions, de permettre à tous ceux qui en ont envie de s’y retrouver. C’est sans doute une des explications de l’omniprésence de ces diatribes dans le débat public, par exemple lorsque le ministre Gilles de Robien déclare, en 2007 : « Le pédagogisme, on le traine depuis 68. »

Remontons à Mai-68, précisément. Les évènements mettent l’éducation au centre du débat politique, mais les discussions considèrent surtout l’école comme un terrain de lutte pour la transformation de la société, qui demeure l’objectif prioritaire, la pédagogie étant un enjeu secondaire. Tout au long des années 1970, l’école est surtout invoquée dans le débat public pour dénoncer, à gauche, la soumission de la droite aux diktats du patronat, et, à droite, la politisation des enseignants. La seule tentative significative de développer un discours sur la question centrale de la démocratisation est l’œuvre de la nouvelle droite qui dénonce « l’égalitarisme » au nom du respect des inégalités biologiques. La gauche, elle-même au pouvoir à partir de 1981, reste discrète, prenant soin par exemple d’éviter le débat sur l’égalité formelle en instituant les zones d’éducation prioritaire par une simple circulaire.

Les années 1980 et 1990 sont en fait dominées par deux débats-écrans. Le premier est le conflit public-privé. Il traumatise durablement la gauche, avec les manifestations de 1984 et le retrait de la loi Savary, tout comme la droite, confrontée à une réaction tout aussi massive en 1994 avec la tentative de réforme de la loi Falloux. Le deuxième se cristallise en 1984, à la faveur de la publication d’une série de pamphlets, qui à travers la dénonciation du « pédagogisme » recyclent un argumentaire célébrant le savoir et les vertus de l’école à l’ancienne pour camoufler des revendications élitistes. Ce discours conservateur, qualifié de « républicain » à partir du moment où Jean-Pierre Chevènement y apporte son soutien, ne formule jamais de propositions, de sorte qu’il ne peut alimenter le débat public au-delà d’un jeu de postures.

À l’aube des années 2000, la politisation des questions éducatives reste à faire. Échaudé par les conflits de l’époque Allègre, ministre de 1997 à 2000, le parti socialiste, alors hégémonique à gauche, se cherche encore un projet.

Coup de com’ à droite

De l’autre côté de l’échiquier politique, on hésite entre une voie libérale qui favoriserait l’initiative d’acteurs de terrain mis en concurrence et une voie traditionaliste, où l’école est le lieu privilégié de la sauvegarde et de la transmission des traditions. Cette possible contradiction est masquée provisoirement par des coups de communication, comme la promesse de l’assouplissement de la carte scolaire (Nicolas Sarkozy, 2007) ou l’annonce de la suppression de la « méthode globale » (Gilles de Robien, 2005). Le seul fait que la loi d’orientation de 2005 ait confirmé le principe selon lequel l’élève devait être placé « au centre du système » alors même que Luc Ferry puis François Fillon, qui occupaient le ministère de 2002 à 2005, avaient annoncé leur volonté de le supprimer, donne une idée des incertitudes doctrinales des gouvernants.

Ministre battant tous les records de longévité, Jean-Michel Blanquer met vraisemblablement en œuvre un projet clair et résolu1. Mais il ne le met guère en débat. Il s’expose abondamment dans les médias généralistes, évoque « l’école de la confiance », vante le dédoublement des petites classes ou le remplacement des séries du bac par des spécialités. Mais il est très peu présent dans les médias spécialisés et évite d’être questionné sur des problèmes plus techniques, comme la multiplication des procédures normalisées d’évaluation, la facilitation du recours aux enseignants contractuels ou l’extrême précision de ses directives pédagogiques. Pour être tenu sur la durée, cet équilibre précaire doit être appuyé par des coups de communication de plus en plus agressifs dans les grands médias : il s’agit d’un chemin risqué, comme en témoignent les nombreux désaveux récoltés par le ministre quand, après quatre années, il tente d’exister en dénonçant l’« islamogauchisme » ou le détournement de l’allocation de rentrée scolaire par certaines familles.

Polémiques

La pauvreté des repères idéologiques convoqués dans le débat politique national conduit en définitive à construire les échanges autour de questions ponctuelles. Privées d’un horizon qui leur donnerait sens, des mesures forcément imparfaites donnent lieu à des polémiques qui compromettent toute une politique : les contraintes pratiques liées à la réforme des rythmes scolaires ont fait passer au second plan la refondation voulue par Vincent Peillon, de même les intentions démocratisantes de la réforme des collèges de Najat Vallaud-Belkacem étaient inaudibles pour des enseignants qui voyaient surtout ses problèmes de mise en œuvre.

Le débat en vue de la présidentielle de 2022 pourrait bien souffrir des mêmes difficultés, au vu des promesses les plus médiatisées à ce jour. N’ayant pas fait l’objet d’une concertation préa­lable autour d’un projet global de réinvention du métier des enseignants, la proposition de doubler leur salaire, émise par Anne Hidalgo, peut être facilement taxée de clientélisme. L’abrogation de la réforme du lycée promise par Jean-Luc Mélenchon comporte un danger analogue, en prenant le risque d’être perçue comme un hommage au statuquo, faute, cette fois, d’un débat développé sur ce que doit être un lycée démocratique. De la même façon, l’engagement pris par Michel Barnier de multiplier par quatre le nombre d’internats d’excellence ne peut que susciter le malaise, tant qu’une doctrine sur la part d’élitisme acceptable dans notre système scolaire n’est pas clairement formulée.

Alors que l’éducation fait son retour dans les campagnes électorales, il manque encore aux principales forces politiques une culture partagée qui leur permettrait d’inscrire leurs propositions dans un projet plus large, permettant au débat politique de prendre de la hauteur2.

Yann Forestier
Professeur d’histoire-géographie dans la Manche, chercheur associé au Centre amiénois de recherche en éducation et formation

Article paru dans le n° 572 des Cahiers pédagogiques, en vente sur notre librairie :

 

 

Entretiens en milieu scolaire

Coordonné par Michèle Amiel et Anne-Marie Cloet-Sanchez
L’entretien est une forme d’échanges avec les élèves, les familles, les collègues, les personnels ou les stagiaires, etc. Entre souci de relation et exigence d’efficacité, son exercice montre que c’est une compétence qui peut se développer, et devenir même un réel support des apprentissages pour chacun.

Notes
  1. Philippe Champy, Vers une nouvelle guerre scolaire. Quand les technocrates et les neuroscientifiques mettent la main sur l’Éducation nationale, La Découverte, 2019 ; Pierre Merle, « La loi Blanquer : une révolution conservatrice ? », La vie des idées, 3 septembre 2019.
  2. Yann Forestier, L’école en perspective. Brève synthèse des apports récents de la recherche sur les questions éducatives, L’Harmattan, 2020.