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Au cœur de l’atelier-théâtre
Bernard Grosjean, éditions Ithac, 2026Voici un ouvrage qui, tel son thème, se pose partout, peu importe le décor. Face à un lac, dehors, dedans, sous le soleil ou la pluie, à midi ou à minuit, sous les projecteurs ou un simple faisceau de lumière, il prend Racine dans votre quotidien avec sa langue de Molière. Vous l’aurez compris, on vous parle théâtre. Plus précisément de l’atelier-théâtre. Et si c’était votre nouveau projet pour la rentrée ? Si on vous expliquait comment vous y prendre ?
Un projet pensé, cadré, créatif et pédagogique que Bernard Grosjean définit ici avec justesse et excellence. Son livre aux pages légèrement épaisses ponctuées – sur de jolis fonds colorés – d’anecdotes, de fiches pratiques, d’extraits de textes ou encore d’enseignements à retenir, contient aussi des principes de la créativité, des exemples concrets pour illustrer ses propos, des retours d’élèves, des tentatives de canevas d’étudiants puis des propositions de déroulement de séance par l’auteur lui-même.
Après un rappel de ses enseignements et de son parcours dans les ateliers-théâtre, l’auteur nous offre un socle de référence où tout est mis en lumière : de la naissance du projet à sa mise en place avec les commanditaires, en passant par la préparation dramaturgique, le remaniement et le découpage du support choisi pour que tous aient matière à jouer de façon équitable, le travail sur le jeu théâtral, le processus de répétition, la posture de l’animateur, etc.
L’atelier-théâtre est un projet qui engage tous les élèves et développe leur culture littéraire, composé de trois phases : essai, réalisation, restitution du projet – des formats courts mais joués plusieurs fois. D’abord, on « donne à voir, à réagir » (montrer des images pour s’en inspirer dans son jeu, en s’assurant de la lecture du texte et de sa compréhension). Puis on « donne à dire, à entendre » (diction, volume de voix). Pour toujours conclure avec un « retour constructif ». Et la base du travail repose sur « l’extrait qu’on met en jeu et non [sur des] exercices déconnectés ».
Tout au long de l’ouvrage et du processus de création, transpire un sentiment d’exigence du travail réussi – on ne parle pas ici de « spectacle » mais d’une « mise en contact avec le public d’une durée de jeu maitrisé » – dans une atmosphère bienveillante omniprésente pour tous les participants, qui rappelle notre place d’enseignant, d’accompagnateur, de guide au sein de nos classes pour rendre davantage les élèves acteurs de et dans leur apprentissage.
Un livre rempli de convictions et d’humanité, pour tous les passionnés de l’art théâtral, ou ceux qui, à priori, seraient plus timides à s’essayer sur les planches. Un référent qui donne envie de continuer la lecture et la recherche sur ce que ce type de projet apporte à tous, apprenants, enseignants, artistes, citoyens. Ajoutons la présence de précieuses ressources avec des liens, bien utiles qu’on soit débutant ou non dans la pratique d’atelier-théâtre1.
Enfin, il serait intéressant d’échanger avec des enseignants sans expérience ou affinité de la discipline, les invitant à y trouver des raisons pour mettre en place un atelier-théâtre, peu importe leur spécialité.
Après tout, si les estrades ont disparu des salles de classe, ne jouons-nous pas tous un rôle de septembre à juin, et nos spectateurs (qui sont aussi des acteurs et peuvent même participer à la mise en scène !) ne sont-ils pas notre première source d’inspiration ?
Questions à l’auteur

Bernard Grosjean Photo ITHAC, Perrine Lucas
J’ai fait d’abord un peu de théâtre à l’école normale, puis, très jeune, j’ai enseigné comme remplaçant en primaire et l’inspecteur m’a demandé de faire ce que mes collègues ne faisaient pas du tout dans leur classe. J’ai choisi alors de proposer des activités théâtrales, qui ont très bien fonctionné auprès des élèves. J’étais aussi à l’époque dans la mouvance de l’ICEM-Freinet, qui m’a donné l’occasion de compléter ma formation, notamment avec Augusto Boal et le Théâtre de l’Opprimé, puis à l’Institut de théâtre de l’université Paris 3, et je me suis retrouvé dans le grand bain du théâtre.
Bien sûr qu’il faut de la formation ! Et on ne peut que déplorer sa quasi-disparition aujourd’hui. En fait, en tant que formateur, j’ai pu me rendre compte qu’avec quelques points de repère (que je présente dans mon livre) et un projet bien défini autour d’une fiction, les enseignants peuvent se lancer dans des projets avec quelques heures de formation et ont les moyens de les structurer, ce qui n’empêche pas, bien au contraire, l’aide et le soutien d’intervenants artistiques.
Mais en matière de partenariat, encore faut-il que les personnes soient en accord sur les méthodes. Les méthodes directives traditionnelles et les méthodes coopératives ne font pas bon ménage. Pour ma part, je m’inscris dans la perspective de l’éducation nouvelle, c’est-à-dire dans la coopération, le travail de groupes, avec une autorité qui ne se confond pas avec l’autoritarisme. Et j’accorde une grande place au projet, qui permet de découvrir par l’expérimentation un certain nombre de lois du théâtre.
Ce que je défends, c’est le fait d’être là ensemble, de faire des choses ensemble : être rassemblés et œuvrer ensemble collectivement, sans être devant un écran. Ça peut être avec le théâtre mais aussi, bien entendu, avec les autres arts.
J’avais traité déjà de la question dans mes ouvrages précédents (Dramaturgie de l’atelier théâtre, notamment), mais pas suffisamment. C’est une question souvent taboue, car le théâtre semble associé naturellement aux notions de bienêtre, de bienveillance, de confiance, etc. Mais tout cela ne vient pas tout seul et les questions du cadre et du projet sont ici essentielles. L’autorité, ce n’est ni la séduction ni l’animateur tout-puissant dans un rapport frontal au groupe.
Pour moi, c’est le projet qui nous fait avancer ensemble. Il y a parfois des groupes réfractaires au cadre, qui essaient de transgresser les règles et, en ce cas, il faut savoir tenir bon. En tous cas, une chose que je déteste, c’est quand on considère que c’est au professeur de « faire la discipline ». Or, c’est l’activité elle-même qui doit permettre de respecter les règles. Je me réfère à la pédagogie institutionnelle qui a beaucoup travaillé cette question du cadre et de son respect par l’intermédiaire du conseil des élèves, où l’on apprend à vivre ensemble.
Tout le monde essaye tous les rôles, et on a parfois des révélations : tel élève timide qui tout d’un coup révèle son talent, tandis que d’autres qu’on imaginait plus brillants déçoivent et peuvent manquer de la nécessaire « humilité ». Il faut aussi savoir rendre tous les rôles intéressants et motivants. Et dans tous les cas, les rôles importants sont joués par plusieurs participants, en relais.
Oui, mais ici ce n’est pas mon sujet. J’ai toujours établi une séparation nette entre les ateliers-théâtre et le théâtre-forum, qui est une technique très spécifique. Et dans le domaine des ateliers-théâtre, je n’ai pas épuisé ma réflexion : je vais l’an prochain publier un tome II qui prolongera cet ouvrage-ci, en montrant la diversité des pratiques à partir des principes expliqués dans le tome I.
C’est un grand débat. J’ai toujours pensé que dans une école républicaine, tous les élèves devraient avoir droit dans leur vie d’avoir expérimenté, ne serait-ce que deux heures, un passage sous le regard des autres, en toute sécurité, en faisant entendre un petit morceau de texte impliqué et en jouant une situation. Non pas un théâtre obligatoire, mais une activité qu’il faut savoir mettre en place pour qu’elle devienne rapidement librement consentie et dont les acteurs trouvent les conditions de leur autonomie et de leur expression.
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