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Alexandre Gefen : « Nous ne pouvons pas être de simples machines à prompter »

Mon père était écrivain, donc j’avais un accès direct en quelque sorte à la littérature, sans que l’école ait vraiment un rôle important. Je ne crois pas qu’elle ait tellement changé, mis à part par exemple les tensions nouvelles avec les parents ou l’exacerbation de la concurrence entre le public et le privé. Cela interroge la place de l’école dans la société et cela peut inquiéter.
Je ne suis pas historien de l’école, mais j’ai l’impression que dès les années 1980, lorsque j’étais à l’école, il y avait déjà une invitation forte au développement d’une écriture personnelle. Peut-être étais-je dans des établissements où elle était déjà en place. Mais avoir un avis sur l’école n’est pas vraiment de ma compétence…
Je suis d’une génération qui a été percutée par le numérique. En fait, j’ai vu l’arrivée des premiers ordinateurs personnels, j’ai vu la manière dont les premiers réseaux de communication – comme le Minitel – sont entrés dans nos foyers et, clairement, j’ai été fortement sensibilisé, très tôt. J’avais une curiosité personnelle à l’égard de la technologie, de ce que pouvait être le code, le fonctionnement d’un ordinateur.
Il y a eu ensuite le choc d’internet et des réseaux de communication. Et, alors que nous pensions que les choses étaient instituées, et tandis qu’internet dérivait loin de ce dont nous avions rêvé, est arrivée l’intelligence artificielle…
C’était vraiment impressionnant de voir ce que cela allait impliquer dans nos façons de travailler. Lors de mes premières recherches, je devais voyager dans des bibliothèques pour me documenter. Cela m’a conduit à créer le site Fabula (consacré à la recherche en littérature), en 1999. Et, il y a une dizaine d’années, j’ai vu apparaitre cette nouvelle révolution de l’IA, c’était encore balbutiant puis c’est devenu très vite massif et puissant.
Dans un premier temps, ça a été un usage assez simple, assez instrumental, puis j’ai compris ce que l’IA était capable de faire : cartographier, cataloguer, changer d’échelle, traiter des bases de données et, en plus, générer des contenus, assembler des concepts.
Oui, il s’agit là de deux impasses. Étudiants et enseignants ont déjà un usage massif de l’IA et il serait illusoire d’aller contre cet usage, d’imaginer qu’on puisse revenir à un état ante. Il ne me parait pas envisageable d’interdire, de bloquer, de verrouiller.
En revanche, la perspective que désormais, nous risquons de ne pas avoir à faire l’effort de la réflexion, d’économiser un certain nombre de tâches fondamentales que sont la lecture, l’analyse, l’argumentation, me parait dangereuse Nous ne pouvons pas être de simples machines à prompter. Il faut un usage informé, compétent, et à des modalités d’enseignement qui vont avec, sans renoncer à l’acquisition des savoirs et des compétences fondamentaux.
Je ne sais pas si on doit parler de fiction, mais plutôt de faux et d’erreurs plus ou moins intentionnels. Il est absolument fondamental d’avoir conscience que l’IA n’est ni neutre ni infaillible. Les IA véhiculent des manières de penser, de comprendre le monde. Elles ne sont pas destinées à remplacer les apprentissages et les savoirs fondamentaux. Elles les modifient, elles les accompagnent. On doit sans doute repenser ces savoirs et ces apprentissages. Je pense qu’il est possible de défendre un usage intéressant de l’IA au profit du savoir et de la compréhension. Il y a cet effet d’autorité extrêmement fort dans l’IA qui nous donne l’impression d’être tout à fait informés et compétents. Conserver son esprit critique, cela me parait difficile et relever d’un nouvel apprentissage. Pour cela, il faut savoir comment fonctionnent les IA et ne pas les utiliser trop naïvement.
L’IA ne sait pas ce qui est vrai dans la réalité, elle est dans le langage. Ce qui l’intéresse, c’est ce à propos de quoi les gens ont écrit, sans être forcément capable de faire le tri entre ce qu’il y a de plus pertinent et de moins pertinent.
Il n’est pas absurde de prendre l’habitude d’avoir des rapports cordiaux avec des entités qui ne sont pas humaines, mais qui simulent la conscience, et nous font fonctionner dans des interactions proches de celles que l’on a avec les êtres humains. De ce point de vue, par une sorte d’habitude ou d’hygiène, on peut tout à fait au contraire défendre l’idée qu’il faille les remercier et leur parler en des termes plus personnels. On doit pouvoir réfléchir à cette anthropomorphisation en des termes à la fois lucides et sans mépris à l’égard des gens qui ont ce type de rapport à cela.
L’IA ne doit pas donner l’impression que la création humaine ne compte pas par rapport à ce qu’elle-même peut engendrer. Il est très intéressant de travailler avec des élèves sur ce point, par exemple en faisant comparer des poèmes élaborés par eux et par l’IA. Ils peuvent toucher à ce ce qui relève de l’humain et ce qui n’en relève pas.
On peut aussi poser la question de l’influence de ce qui a déjà été écrit. C’est une manière de collaborer avec les écrivains du passé, c’est très intéressant.



